Ca sent le sapin

Cette année encore, ça sent le sapin. Mais l’odeur est plus forte que d’habitude, les gens délaissant les épicéas aux épines cyclothymiques. Peu importe, de toute façon, Jean-Michel a désormais horreur de Noël. Ce syndicaliste invétéré a d’autres préoccupations que célébrer la moindre fête. La faute à l’activité incessante en cette période. Mais en plus de ses journées de travail surchargées, il se bat pour sauvegarder le cœur de son métier et prémunir le service public des assauts impitoyables des sociétés privées. C’est en quelque sorte son renne de bataille pour sortir ses camarades de l’ornière et les préserver des embûches de Noël.

Au cours de sa carrière, il aura arpenté des pavés humides et froids arborant fièrement la bannière rouge, bonnet syndical vissé sur la tête, sa flamme revendicative à l’œil pour alléger le fardeau pesant dans son dos. Il aura constamment cherché à valoriser sa profession par la transmission permanente de son savoir-faire. Nombreux sont ses collaborateurs qui lui rendent hommage, propulsés chefs depuis leur passage sous son aile bienveillante. Aujourd’hui, la direction a revu sa stratégie. Il ne forme plus que quelques stagiaires payés au lance-pierre et très vite attirés par les sirènes des grands groupes lourdement équipés en armes de communication massive. Faut dire que Jean-Michel a toujours privilégié les méthodes à l’ancienne, donnant la primeur au contact tout en refusant systématiquement et par principe, les formations aux nouvelles technologies que tente de lui imposer son responsable. Personne ne lui ôtera de la tête que sa façon de faire sa tournée est la meilleure. Il compte bien procéder de la sorte jusqu’à la retraite. Et il le rappellera dès la prochaine entrevue avec ses patrons.

Jean-Michel est atteint d’agnosticisme aggravé. Il ne croit en rien, pas plus en la religion qu’en la politique ou en une quelconque philosophie. Il n’a qu’un credo, celui que la lutte quotidienne lui inspire, l’amour de l’uniforme pour ce qu’il représente auprès des institutions et des consciences.

En fait, il ne croit qu’en lui, en sa force de persuasion. Pourtant, il a vu ses conditions de travail se dégrader au fil des années.

Cette fois encore, il fera semblant de fêter Noël dans la maison de sa grand-mère qu’aucun de ses frères et sœurs ne veut prendre en main. Les uns et les autres ne sont pas à une contradiction près. Le prétexte principal les éloignant des travaux nécessaires, « ça ravive des souvenirs » est resservi à l’identique au moment de rassembler la tribu deux fois par an dans la joie feinte et la bonne humeur tout aussi apparente.

Cette année, c’est toujours la crise. Tu parles. A mesure que la France s’y enfonce, les listes au Père Noël s’allongent. Les mêmes clichés s’étalent à la une des magasins et à l’affiche des magazines, repris de volée matinale sur toutes les ondes et autour de tous les plateaux télés. La magie préfabriquée remplace la féérie en dur, la vraie, celle de sa jeunesse. Et les gens s’y engouffrent porte-monnaie baissé, prêts à consommer en bonnets sonnants et trébuchants. Tout n’est plus qu’apparences. Les boules scintillent plus, en apparence, les sapins semblent briller plus fort et plus longtemps, les légendes paraissent vivaces comme jamais, et le foie gras n’a jamais été aussi succulent. En réalité, tout va à vau l’eau ! Les traditions volent en éclats lumineux éblouissant le premier venu.

La sœur de Jean-Michel a lancé les hostilités. « Ils annoncent de la neige, chouette ! ».

Tu parles. Ca fait quinze ans qu’elle est annoncée deux semaines avant le 25 décembre pour aboutir sur un Noël au balcon délaissé de tout flocon.

Au lieu de ça, les cheminées ne sont plus entretenues, obstruées par la crise plus réelle dans les conduits enduits de suie.

Une fois de plus il fait bonne figure, pour faire plaisir à ses nièces. Il enrobe sa mauvaise humeur d’occasion dans des mines de circonstances comme on enrobe les bûches de chocolat de saison, c’est-à-dire avec du cacao hors de prix.

Jean-Michel redoute les défaillances de sa mémoire. Au pied du sapin, les chaussures se font plus nombreuses chaque année. La famille s’est encore agrandie. La confusion le gagne toujours au moment de déposer les paquets et ça le gonfle. Toujours la même rengaine qui donne de l’eau au moulin de sa direction. Jean-Michel perd du temps et la régie des Pères Noël, menacée par les livraisons express et les commandes en ligne, ne peut plus se le permettre.

Dire que certains collègues des autres administrations sont encore au « fini parti ». Sourire aux lèvres, il voit ces images de cadeaux empilés et éparpillés tout autour des sapins. Aujourd’hui, la devise est plutôt

« A peine déballé, déjà mis de côté ».

Jean-Michel fera semblant car en plein cœur de la nuit, sa tournée débute. Il s’éclipsera au nez et à la barbe de son entourage comme tous les 25 décembre depuis presque quarante ans.

Et revêtira sa panoplie de Père Noël pour accomplir une de ses dernières virées…

Il pensera alors à son entretien de fin d’année avec son chef de service, un Père Noël nordique parachuté là sans connaissance des particularités du service public à la française. Il verra de quelle bûche se chauffe Jean-Michel. D’ailleurs, c’est décidé, il ne lui fera pas de cadeaux, il va tout déballer !

Publicités

A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
Cet article a été publié dans Nouvelles. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s