Quand la poésie tente une incursion sur facebook

Mark, trentenaire ambitieux, affichait un sourire contrarié par les mauvais chiffres de sa société tout juste entrée en bourse. Assis à sa fenêtre, tasse de café à la main et lassitude sur le dos, il scrutait l’horizon terni par de mauvais choix stratégiques. Si la marge restait confortable, les résultats avaient plongé. Perdu dans ses pensées, il apercevait ses illusions éparpillées sur le verglas fondant sous les assauts répétés d’un redoux têtu.

Ce 28 février, il pleuvait du printemps à chaudes gouttes sur les tracas glissants de l’hiver en perdition. Les giboulées avaient déboulé brusquement, blackboulant les boules de neige et précipitant la chute des frimas de saison. Mark contemplait la valse climatique qui se jouait dehors, tout aussi attentivement qu’il avait étudié ces jours-ci les courbes de son entreprise. Ce matin, la poésie s’exprimait sans mal, un certain charme s’était emparé de la nature alentour. En temps normal, il n’y aurait prêté qu’une attention distraite.

Il était 9h30 ce dimanche matin, c’était la première pause qu’il s’accordait depuis des jours. Son café terminé, il avait tourné le dos à la lumière naturelle et croisé le clignotement inquisiteur du voyant de son ordinateur. Un clin d’œil artificiel et tentant qui avait fini par avoir raison de sa détermination à se reposer aujourd’hui. Mark avait remis l’appareil sous tension et avait pris place sous la mansarde, face au déchaînement des éléments. Le bulletin météo du matin était formel, la hausse des températures sera nette. Dix jours que l’hiver se marrait, il était temps qu’il se barre. Dix jours que le froid s’étirait, normal qu’il se tire. Mais Mark le savait revanchard. Même s’il semblait touché et coulé par le printemps qui prenait la barre avant l’heure, il n’avait pas dit son dernier mot. En attendant, la transition se faisait sur fond de tempête. Le vent lançait ses invectives et le ciel manifestait sa démence, la démence de cieux tout à la fois prétentieux, facétieux et capricieux. En coulisses, la clémence patientait en compagnie d’une quiétude providentielle, le bleu précieux étant sur le point d’entrer en scène.

La connexion Internet avait tiré Mark de ses songes. Avant de se remettre au travail, il souhaitait poster sur sa page facebook ses quelques impressions dominicales sur les variations saisonnières. Une de ses nombreuses pages. Ensuite, il reprendrait ses manœuvres pour conforter actionnaires et investisseurs, fort de ses nouvelles idées. Mais l’outil rechignait à démarrer. La connexion était pourtant excellente. Après deux tentatives, force était de constater que facebook lui jouait des tours ce matin. Facebook, sa propre entreprise, un comble ! Le message apparu subitement au bout de deux minutes d’attente lui avait redonné un espoir éphémère. Mark s’était approché de son écran pour déchiffrer la mention lapidaire s’affichant en caractères minuscules dans un cadre aux contours flous. C’était une blague, ça ne pouvait être qu’une mauvaise blague d’un de ses collaborateurs. Le message était sans appel :

« Le 28 février est la journée mondiale sans facebook, merci de vous reconnecter demain au plus tôt. »

Mark était tombé en deux clics sur la liste des journées mondiales. Incroyable ! En parcourant les intitulés, il s’était senti accablé. En d’autres circonstances, il aurait rigolé, là non. Il n’avait plus ni le cœur à la poésie, ni la tête aux chiffres. Ce ne serait pas également la journée internationale de la contrariété ? Une date avait retenu son attention. Le 12 mars sera la journée contre la censure sur Internet. Une incohérence de plus dans ce monde virtuel. Et ses concurrents, n’avaient-ils pas leur propre journée ? Les gazouillis seraient-ils des privilégiés ? Mark avait constaté non sans cynisme que le 28 correspondait également à la journée internationale des maladies rares. Rien au 29 février qui aurait pu pourtant prétendre au titre de journée des dates rares !

Le jeune chef d’entreprise entendait déjà ses parents affirmer que l’abus de facebook pouvait être considéré comme une pathologie, une maladie encore rare, certes, mais une dépendance de plus en plus répandue.

Vivement demain s’était dit Mark, en jetant un œil à son jardin, en quête d’une bouffée de poésie salvatrice.

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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