L’exhaustive notice de l’apprenti auteur

Le Père Noël a poussé le souci du détail jusqu’à assortir les nœuds du paquet à mes boucles légères. J’ai onze ans et j’aime les mots. Il ne m’a donc pas été compliqué de garnir ma liste, ma priorité revêtant la forme d’un bon dictionnaire. « Bon » parce qu’il doit renfermer absolument tous les secrets des noms communs, et ceux des moins communs, tous sans exception. Le cadeau qui se trouve devant mes yeux a la forme et la dimension de l’objet de mes rêves, cette arme d’évasion massive. Le paquet éclipse tous les autres, je décide de commencer par lui. Oui mais voilà, le papier déchiré ne laisse pas apparaître le livre tant désiré. Il finit par dévoiler bien mieux que ça !

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Je n’ai désacralisé l’image du dictionnaire que plusieurs mois après Noël. Je lui avais réservé le premier rôle dans ma vision de l’écriture alors qu’il n’est ni plus ni moins qu’un accessit, un second couteau.

Non, ce qu’on m’a offert ce jour-là a une valeur infiniment plus importante, encore susceptible de gonfler chaque jour, sans limite, à condition d’en prendre soin et de se livrer à quelques opérations d’entretien. Un dictionnaire n’est finalement qu’un empilement de termes trop bien rangés, les associations d’idées, les jeux de mots et autres pirouettes ne s’y trouvent pas. Il a beau rassurer son utilisateur par quelques définitions élaborées, validées et maintes fois retoquées en haut lieu au fil des ans et au gré des modes et de la valse des académiciens costumés, il ne suscite que très peu la créativité.

La boîte, de la taille d’un dictionnaire classique, avait la légèreté de son poids et la lourdeur que lui conférait la mention apposée sur son couvercle cartonné :

« A utiliser avec parcimonie et sans précipitation »

L’auteur du cadeau a complété l’avertissement un peu plus tard.

Ce qui allait s’avérer la plus belle boîte à outils qu’il m’ait été donné d’utiliser a patienté six mois dans mon armoire.

Aujourd’hui, plus de vingt ans après, cette photo entre les mains de ma découverte du cadeau, je peux en parler.

Le couvercle à peine entrouvert, ils ont jailli avec fougue, investissant le moindre recoin de ma chambre en une pagaille démesurée de prime abord. Aucune notice, aucun mode d’emploi fourni. Je savais que c’était la meilleure façon de stimuler mon inventivité. Et puis j’avais le temps. Ils étaient tous là, des mots en ribambelles, les sulfureux, les doux, les incisifs, les apaisants, précédant de peu les accents aux allures graves et circonspectes de ceux qui doutent toujours d’être laissés de côté. Il y avait quelques beaux spécimens de virgules ou de points en suspension dans l’attente de leur sort. La crème des rimes s’envolait par jets aux sonorités délicieuses et les figures de style s’échappaient avec classe. Tous se sont fondus sans aucune difficulté dans le paysage familier de ma chambre d’enfant, comme s’ils connaissaient les lieux depuis toujours. Mon émerveillement s’amplifiait à mesure de leur emménagement à mes côtés.

Des tubes à essais avaient été livrés avec ce feu d’artifices. A l’heure des premiers travaux pratiques, ils se sont mués en tubes à chroniques et tubes à nouvelles.

 

Les années ont passé, j’ai choisi une voie scientifique emplie d’équations, de chiffres et d’espaces affines.

 

C’était pour mieux établir corrélations et parallèles entre ces deux mondes opposés en apparence.

J’ai appris à utiliser ma boîte à outils en toutes circonstances. Elle sert tour à tour de prisme aux reflets teintés de profondeur puis de révélateur, ou d’accélérateur de particules littéraires.

Pour progresser sur les voies singulières de l’écriture il me faut emprunter des dimensions plurielles et passer d’un référentiel à l’autre. Cette alternance des points de vue me permet de m’extirper de plans aux coordonnées figées.

J’ai secoué les attributs, les épithètes et leurs comparses pour en extraire la quintessence de leur nature et de leurs fonctions potentielles. J’ai agité suffixes, consonances et métaphores dans toutes les directions spatio-temporelles, dans tous les sens, propres et figurés. J’ai montré la voie à tous les verbes, tantôt passive, tantôt active. Les lois de la physique quantique, entre autres, ont donné une fluidité à la mécanique de ma plume et imprimé une cinétique et une cinématique sémantique toute autre à mes histoires. L’inclinaison vers des déclinaisons syntaxiques adaptées s’est produite en douceur. Les conjonctions ont suivi le mouvement quelle que soit la conjoncture.

L’étude des ondes a achevé l’émancipation de ma plume qui se pare désormais sans sourciller de trémolos de saison ou de vibrations improvisées.

Et tout ça grâce à ce fameux cadeau.

Aujourd’hui ma chambre d’enfant existe toujours, loin d’ici. Mes parents me demandent souvent d’y récupérer mes affaires accumulées mais je sais que même vidée de tous ses objets, ses livres et ses cartons, je trouverai encore quelques surprises éparpillées ici ou là.

Les mots et leurs complices feront toujours partie des meubles. Leur code génétique est incrusté jusque dans les murs, jusque dans la poussière tenace de quelques recoins sombres. Ils ont élu domicile il y a des années, et ne sont pas prêts d’être délogés.

Il faut dire que j’ai encore besoin d’eux !

 

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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