Monsieur Alzheimer et le Nouvel An

Maria est assistante de vie comme d’autres sont assistantes d’éducation ou de direction. Evidemment, appellation loufoque mise de côté, Maria n’assiste en rien la vie qui se débrouille très bien toute seule à n’en faire qu’à sa tête avec sa valse de difficultés et son cortège de péripéties. Non, Maria assiste des femmes et des hommes qui bien trop souvent n’ont précisément qu’une idée en tête, tourner le dos à la vie. Elle accompagne et prend son rôle à cœur même si elle est clairvoyante. Par conviction professionnelle, elle s’attache à ses petits vieux, mais guidée par un principe vital, elle s’attache avant tout à les oublier dès qu’elle sort de chez eux.

Maria ne se dépatouille pas très bien avec sa propre vie mais fait tout pour le cacher. Eu égard à sa profession, c’est mieux, se dit-elle. Il ne manquerait plus qu’on lui colle une assistante sociale, une conseillère conjugale ou un coach en nutrition. Peu de risque cependant, le « on » étant réduit depuis belle lurette à un « pas grand-chose » fragile, presque inexistant. Ah si, il lui reste un mari, enfin il lui reste sur les bras des restes, des résidus, des reliquats de l’homme qu’elle a épousé pour le pire il y a quinze ans.

Maria est néanmoins heureuse. Heureuse et lucide, donc. La tête sur les épaules et les épaules dans le brouillard, elle savoure les moments passés sur son petit nuage, même si parfois la frontière entre brouillard et nuage est ténue. Dans ces conditions, elle ignore s’il vaut mieux regarder vers le haut ou vers le bas.

 

Aujourd’hui, c’est veille de Nouvel An et Maria achève une longue semaine de travail, prioritaire sur ses collègues mères de famille et bénéficiaires des congés de Noël. Ca ne la dérange pas outre mesure. Au lieu de cumuler les excès et les accolades de fin d’année, elle engrange les heures supplémentaires.

Elle passe sa journée chez son « Monsieur Alzheimer » comme elle aime l’appeler affectueusement. Epuisant mais revigorant ! Un exemple ce Jean-Jacques, il pourrait accueillir les stagiaires les plus réfractaires et les moins réceptifs. Parfois, Maria songe avec malice à lui envoyer son mari.

A midi, en allumant le poste pour les informations ô combien capitales de l’entre-deux fêtes, elle repense au message du Pape, à cette fameuse et poussiéreuse bénédiction « Urbi et Orbi ». Lui aussi ferait bien de venir en stage ici.

Jean-Jacques est un ancien haut gradé de la Navale, retiré de toute affaire depuis vingt ans. En réalité, ce genre de distinction se conserve jusqu’à la fin. Il est donc toujours hautement décoré. Définitivement, même. Maria ne sait pas tout de lui et Jean-Jacques ne sait plus tout de lui, mais il aurait achevé sa carrière à l’ONU. Déformation professionnelle oblige, il aime la mener en bateau.

 

« Jean-Jacques, vous vous souvenez, demain une nouvelle année commence ? »

« Eh Oui ! »

–          Vous qui avez navigué aux quatre coins du globe, vous devez savoir que le premier janvier c’est la journée Mondiale de la Paix ? »

–          Hum !

–          Ca vous inspire pas toutes ces journées pour célébrer tout et n’importe quoi ?

–          Pfff !

–          Surtout n’importe quoi !

–          Oui, vous l’avez dit Martine, du grand n’importe quoi !

–          Maria.

–          Oui, Maria ! D’ailleurs la vraie journée de la Paix c’est le 21 septembre !

–          Ah non !

–          Comment ça non, vous allez pas me dire ma petite Maria que vous croyez aux bondieuseries du message pontifical ?

–          Je comprends pas…

–          Bah oui, c’est le Pape qui a décrété que la journée mondiale de la Paix devait tomber le premier janvier !

–          Ah, et le rapport avec le 21 septembre ?

–          L’ONU, seule compétente en la matière, a déclaré cette date journée internationale de la Paix. Internationale, Maria, pas mondiale…

–          Pour vous départager, faudrait une journée universelle, œcuménique et confraternelle !

–          De toute façon c’est con tout court ces histoires de journées !

–          Oui, d’ailleurs, le 21 septembre, c’est aussi la journée mondiale de la maladie d’Alzheimer Jean-Jacques !

–          Ben vous voyez, encore trois pontes en cravate qui ont oublié que le 21 était pris !

–          Un comble pour Alzheimer !

–          Je suis sûr en plus que les types qui ont cette fichue maladie ne se souviennent pas de la date ! Le jour où ça m’arrive Maria, vous me prévenez hein ?

–          Mais Jean-Jacques !..

–          Oui ?

–          Non rien.

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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