Placé en observation

Cela a commencé par un  café en terrasse. Puis deux, puis trois. Au début, je pouvais facilement passer deux semaines sans revenir m’installer dans ce genre d’endroit. Cette habitude s’est cependant vite transformée en envie irrépressible. J’ai frôlé la mise en observation d’office. J’en ai savouré, avalé, ingurgité des tasses avant de comprendre. Finalement, ce que je prenais  pour un comportement malsain n’était ni plus ni moins que la manifestation d’une qualité essentielle. Le café a pu poursuivre son œuvre. De la même manière que le chocolat en quantité ne saurait constituer une addiction, la pratique n’était en rien une drogue. Au contraire. Je suis donc revenu me positionner là et j’ai fini par varier les plaisirs et les lieux. Toutes les terrasses font désormais l’affaire.

Bien sûr, le café n’est qu’un prétexte. En plus du plaisir matinal qu’il procure, il me donne une certaine contenance et sert de catalyseur à mon activité quotidienne. Il accompagne mes séances en terrasse et présente des similitudes avec les capacités que je développe aux premières loges.

En effet, cette qualité bien exploitée possède les vertus d’un bon breuvage qui prend le temps d’infuser ou de diffuser ses bienfaits dans le corps.

Je me place donc moi-même en observation. Tous les jours un peu plus, tous les jours un peu mieux. J’ignore où ce manège me mènera mais je suis persuadé de son utilité.

Les villes au réveil sont de généreuses pourvoyeuses de scènes de vie. Les couleurs sans cesse changeantes de l’aube confèrent une dimension particulière aux bâtiments, aux monuments et au fourmillement humain du jour naissant. Se laisser aller à l’observation des alentours est instructif. Pour moi, c’est devenu un besoin impérieux. Tasse de café à la main, je bois du petit lait

Il y a cependant des façons de faire qui conviennent mieux que d’autres. Il s’agit de laisser venir à soi les informations de tout ordre sans jamais forcer. Capturer ici un instant de vie, là une odeur subtile ou une émotion fugace, puis laisser reposer. Une fois décantés et infusés dans les limbes de sa propre imagination, les ingrédients peuvent prendre la forme d’anecdotes ou de bouts d’histoires croustillantes, aidés en cela par les ustensiles appropriés jamais loin. Je ne me sépare plus de ce stylo fidèle et d’un ou deux carnets réceptifs. Ils sont là au cas où et ne brusquent jamais les choses. Si je crains que l’embryon d’idée vacille, je me saisis de ma plume. Mais ils n’interfèrent que rarement, ils ne font office que de béquille à ma mémoire. Le mieux est d’abord de s’imprégner délicatement des humeurs de la ville et de ses acteurs, d’humer l’atmosphère, l’ambiance, de scruter les comportements, les réactions et les dialogues qui s’improvisent entre livreurs et promeneurs, entre commerçants et balayeurs, ou entre pigeons et bergeronnettes.

La recette est variable et adaptable aux saisons. Une scène insolite peut générer un récit conventionnel alors qu’une discussion sérieuse peut aboutir à un texte cocasse. De la même façon, le décor en apparence figé d’un matin d’hiver revêtira peut-être les formes de descriptions enlevées.

La juste perception des saveurs de son environnement et leur absorption à doses raisonnables conduit à une stimulation savoureuse des sens.

Le résultat se déguste après retranscription en quelques lignes chez soi, plusieurs heures ou même plusieurs jours plus tard. Ce procédé dilue le souvenir juste assez pour que la fiction prenne le relais

Aucun carcan ne résiste aux facultés de l’observation.

Elle n’est en rien de la curiosité mal placée dès lors que le rêve se substitue à la volonté farouche de connaître la vie d’autrui. Les manières d’assimiler ce qu’on entend, voit ou ressent sont multiples mais l’observation laisse le protagoniste libre de ne retenir que les fragments dont son imaginaire ou sa plume ont besoin.

C’est la réflexion que je me suis faite un beau jour à la terrasse d’un café. Je venais d’accepter ma condition et j’assumais enfin la pratique comme une arme redoutable et précieuse, à travailler et entretenir régulièrement pour peaufiner quelques écrits. Ma tasse à la main, les informations me parvenaient sans aucun effort désormais. Je ressentais la ville des pieds à la tête alors que le café semblait prendre le chemin inverse. Un drôle d’effet de capillarité se produisait en moi.

Du buvard ainsi créé jaillirait sans doute quelques réflexions sur l’observation comme qualité essentielle…

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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