De l’art de mondialiser les journées

Son ascension hiérarchique fulgurante au sein de l’institution et sa renommée naissante de fêtard invétéré font de lui un pilier de comptoir du groupe. Pierrick est inspecteur en chef au Guide Universel des Journées Mondiales, Européennes et Nationales. A ce titre, on compte sur sa charismatique descente pour représenter au mieux la société à travers le monde. Il lui est particulièrement demandé de tirer profit de son expérience de fin limier pour débusquer les bons plans, mais il est également amené à assurer le service après-célébration d’un certain nombre de journées internationales.

Son dévouement est sans faille et sa technique éprouvée. Avant d’être imbibé d’une malfaçon ou d’une autre, il s’imprègne systématiquement des usages, breuvages et autres coutumes propres à ses terrains d’exploration. Nulle journée mondiale ne peut prétendre au titre si elle n’est pas susceptible d’être célébrée dignement et sans aucune retenue. A l’affût de la moindre occasion d’ajouter une date à un calendrier pourtant déjà encombré, il sait se montrer force de proposition. Au moment de dénicher le motif de fête, son credo est immuable. Il ne s’imagine pas une seconde vendre le principe d’une nouvelle journée à Huckminz, son patron, si elle n’est pas propice au partage de quelques verres affublés des attributs idoines de la bonne humeur communicative.

Il va de soi que son abattage de tous les instants s’exprime aux quatre coins du globe. Son talent se manifeste à l’issue d’une préparation minutieuse, un travail d’envergure.

Evidemment, le chef n’étant pas facile à convaincre, Pierrick a parfois recours à quelques subterfuges. Ça a été le cas lorsqu’il lui a fait valider la journée mondiale de l’audition. Les arguments de Pierrick ne sont alors pas tombés dans l’oreille d’un sourd et Huckminz a donné dans la foulée son aval à la journée mondial du pied. Une pointure cet inspecteur !

Son périmètre d’intervention ne connaît pas de limites mais depuis trois ans, Pierrick se cantonne au dossier de l’Ile de Beauté. Cette restriction apparente lui laisse cependant la liberté de promouvoir la Journée Internationale de la Corse du 9 janvier un peu partout dans le Monde, sauf en Alsace dont la candidature a été recalée de peu et où les rancœurs tenaces agitent le milieu.

D’ailleurs ce matin-là, Pierrick est en pleine préparation de son voyage annuel de trois semaines sur l’Ile. Alors qu’il s’apprête à réserver son séjour, préférant le calme et l’anonymat relatif des hôtels aux chambres que ne manqueraient pas de lui proposer ses contacts, le numéro de Huckminz s’affiche sur son portable. Rien de bon à l’horizon se dit-il en décrochant, le patron n’ayant pas l’habitude de l’appeler sur son téléphone personnel un dimanche à dix-huit heures.

« Pierrick tu décommandes tout !

–          Je décommande quoi ?

–          Ton voyage en Corse, tu l’annules. La Corse c’est fini pour toi. J’envoie Yves.

–          Yves ?

–          Un nouveau, je te l’ai pas présenté ? Tu verras, un gars sérieux, contrôleur émérite et transfuge du Livre Guinness des records ! Tu m’as berné sur toute la ligne, Pierrick. Je viens de recevoir la réclamation en bonne et due forme du Comité alsacien présidé par Paul Schlecker, un copain à moi. Je te lis la phrase qui m’a sauté aux yeux : « Comment faire avaler au monde entier que la Corse a besoin d’une journée IN-TER-NATIONALE ? »…Je te le demande, Pierrick, comment ?

Il savait qu’il valait mieux ne pas répondre. S’il n’y avait que la Corse…

–          On peut dire que tu m’as roulé dans la farine Pierrick ! Je t’ai trouvé deux autres missions.

–          Ah ?

–          Filer en Mordavie, charmante province au Sud-Ouest de Moscou pour étudier la possibilité de créer une journée internationale de la culture franco-russe. Je t’ai trouvé un contact là-bas en la personne du nouveau ministre de la culture, Gérard D.

–          C’est pas possible…

–          Pardon ?

–          Non rien, et la seconde mission ?

–          Réhabiliter la journée mondiale de la procrastination. Vingt ans que tu l’as créées et vingt ans qu’on ne parvient pas à la célébrer à force de la remettre au lendemain la veille du jour J. Cette année c’est le 25 mars et je veux pas qu’on se loupe, compris ?

–          Oui mais René devait pas couvrir cette journée ?

–          René ? Il part à la retraite en février…sans avoir pu la fêter une seule fois !

–          Mais je comprends pas une chose. Si on annule la journée corse, que va faire le nouveau là-bas ?

–          Des choses sérieuses.

–          Ah oui ?

–          Fini de rigoler, il y va pour instaurer la Journée Mondiale de la lenteur. La lenteur comme art de vivre, comme philosophie pour contrer les assauts de la société toujours plus oppressante, attaques qui d’ailleurs nous poussent tous à développer la procrastination. Tout se tient, tu suis ?

–          …

Le premier camouflet de la carrière de Pierrick avalé, il se promet soudain de se venger et de lui rendre la monnaie de son billet. Si Schlecker et le chef sont copains, Gérard D. est un pote à lui. En bon roublard, c’est un billet de rouble qu’il fera avaler à Huckminz…

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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4 commentaires pour De l’art de mondialiser les journées

  1. Fred Panassac dit :

    Sous les gants de velours du style, des griffes féroces pour lacérer le ridicule et brocarder la bêtise et le snobisme, railler le politiquement correct. C’est bien ciselé!

  2. liliane collignon dit :

    De l’art de manipuler le bon peuple : Le rituel marié au festif évoque la fête dionysiaque ; d’où l’aspect liturgique de tes dénonciations ! Tu es un hérétique, héros de ce texte, un bouffon, c’est la période du Carnaval, je te pardonne ! Si le culte de Dionysos est pratiqué depuis l’antiquité, c’est pour permettre de créer des évènements extraordinaires pour la population, qui soumise à la tyrannie, ces jours-là, se solidarise et en oublie les outrances pour y noyer préoccupations, rivalités, aberrations !

  3. Tang dit :

    Dans la série de l’éloge de la paresse un jour de fête en bas de mon immeuble, je revis le quotidien Oulipien de l’absurdité de faire vite ce que l’on pourrait peut être faire lentement. Quoique! Merci pour ce moment, Mathieu.

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