De la relative lenteur des habitants du Sud-Anis

La suite de « De l’art de mondialiser les journées »…Résumé :

Pierrick, inspecteur émérite du guide universel des Journées Mondiales se voit retirer le dossier de la journée internationale de la Corse quand Huckminz, le patron, se rend compte de l’absurdité de la chose. Yves, nouvel employé, est envoyé sur l’Ile de Beauté pour étudier la possibilité d’établir une journée mondiale de la lenteur.

——–

L’étape corse terminée, Huckminz lui avait demandé de confronter l’idée d’une journée mondiale de la lenteur auprès des habitants du Sud de la France. Mal lui en avait pris. Cela équivalait à envoyer Pierrick à Strasbourg suite à la non sélection par les instances du « Guide Universel des Journées Mondiales et compagnie », de la Journée Internationale de l’Alsace.

Yves avait élu domicile au cœur des Cévennes, accueilli par un déploiement de gentillesses mâtinées d’une subtile curiosité. Il savait que le séjour durerait. D’abord parce qu’on n’instruisait pas le dossier de la lenteur à la hâte, et ensuite parce que Yves commençait à connaître le patron. D’autres missions lui tomberaient sur les épaules.

Mais à son arrivée, il avait commis une erreur. Non, deux erreurs. Annoncer qu’il débarquait de l’Ile de Beauté où la journée Internationale de la Corse prenait forme n’était pas la meilleure entrée en matière. Surtout après le recadrage strict d’Huckminz sur les journées mondiales consacrées à une région ou à un pays. Le chef avait été très clair en concluant la réunion téléphonique : « Il y a l’exception corse, il n’y aura que l’exception corse ». Les cévenols ne l’avaient pas entendu de cette oreille. Martin, leur porte-parole du jour avait su trouver le numéro du comité alsacien en moins de temps qu’il n’avait fallu à Yves pour mesurer son erreur.

Englober la Corse dans le Sud de la France constituait la boulette qui avait fait déborder le vase d’Anduze. Ces deux éléments réunis n’étaient en rien de nature à le placer dans les meilleures conditions.

La mission n’avait pas débuté sous les meilleurs auspices.

Yves et les autochtones s’étaient finalement entendus sur une appellation d’origine incontrôlée qui avait semblé satisfaire tout le monde à la ronde. Le « Sud-Anis ».

Le Sud version anisée était ainsi un assemblage de cépages de langues d’Oc où les terres de Provence soufflaient leur influence jusqu’aux causses lozériennes à coups de Mistral bien dosé. L’idée avait d’abord germé dans la tête d’Yves en apercevant les verres de pastis de ses hôtes. Il avait su leur faire valider l’expression en plein cœur d’un énième apéritif anisé, au bout des négociations. Il venait de rafler la mise, une amitié certaine, et quelques rasades supplémentaires.

Les tractations avaient cependant duré deux jours.

Yves allait pouvoir enfin débuter son travail. Le champ d’application de la lenteur étant parsemé de nombreux aspects et rempli de semis divers, il avait choisi d’axer son approche de la lenteur sur l’expression orale et quelques particularismes locaux.

Le mois de décembre était bien entamé et les crêtes cévenoles avaient revêtu leur couvre-chef hivernal. La douceur avait été contrainte de se carapater, et d’organiser son repli sous les assauts du froid en provenance directe des Carpates. Si la torpeur estivale était propice à l’étude de la lenteur régionale, les rigueurs de l’hiver présentaient des arguments auxquels le professionnalisme d’Yves n’était pas insensible.

Les autochtones avaient la métaphore facile et l’accueil parfois glacial. Mais après avoir soufflé le chaud et le froid, ils étaient bien décidés à éclairer Yves de leurs expressions imagées, teintées de chaleur et de poésie.

Ici les frimas figeaient les frimousses et ralentissaient le débit. De quoi savourer leurs mots, pris dans une danse, un slow de saison.

La neige aussi faisait le spectacle, le « snow show », par débit de flocons pris dans le tourbillon sémantique des gens d’ici.

Après une petite semaine, Yves se régalait de ces contorsions de langage. Mais sa première impression avait été tout autre.

Au départ, les échanges lui étaient pénibles. Il ne les comprenait pas, et eux non plus. Martin était venu l’accueillir en gare de Nîmes. Il paraissait à bout de souffle. En fait, il ne plaçait pas son souffle au même endroit que lui. Il trébuchait sur les mots et les syllabes. En réalité, Yves trébuchait aussi, mais pas sur les mêmes syllabes. Ils avaient fini par synchroniser leurs accents.

La lenteur, c’était ça aussi. Savoir prendre le temps de discuter en allongeant les mots.

Mais, sur les cimes des Cévennes, comme sur les crêtes corses, ils écrêtent des pans entiers de phrase, décrétant que c’est plus efficace. Les corses sécrètent ainsi des dictons croustillants et les représentants du Sud-Anis des proverbes qui le sont tout autant.

Yves se prenait à apprécier leur poésie et se surprenait à la pratiquer lorsque le message d’Huckminz était parvenu. Il lui confiait de nouvelles missions à tendance climatique…

Ici, ils inventaient la lenteur chaque jour et la réinventaient le lendemain.

Huckminz, avec ses idées à rajouter au Guide, c’était pareil…

…à suivre (peut-être)…

Publicités

A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
Cet article a été publié dans Nouvelles. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s