De l’art de l’évitement lexical

La suite de « De l’art de mondialiser les journées » et « De la relative lenteur des habitants du Sud-Anis ».

Rappel :

Yves, inspecteur toujours émérite au Guide toujours aussi Universel des Journées Mondiales, achève sa mission sur la Journée Internationale de la lenteur dans les Cévennes. Parallèlement, Huckminz, son patron, lui confie d’autres objectifs en lien avec le dossier climatique…

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Yves était donc bien parti pour prolonger son séjour. Finalement, il en était ravi. Pour remplir les nouveaux objectifs fixés par Huckminz, Martin lui avait promis de l’emmener à la station météo du Mont Aigoual, dernier site d’observation habité en France.

Mais avant tout, il souhaitait nourrir ses notes de la musique des mots d’ici pour boucler son dossier sur la relative lenteur des habitants du Sud-Anis. Maintenir la Journée de la lenteur au patrimoine du Guide Universel des Journées Nationales, Internationales et Mondiales supposait de ne pas bâcler le travail entrepris et l’immersion au cœur de la poésie cévenole. Ici, le champ d’application de la nonchalance orale était cultivé avec passion et entretenu avec soin. Les autochtones avaient pris leurs aises avec la syntaxe. Les familles Robert et Larousse n’avaient plus pignon sur rue depuis des lustres. L’altitude des plateaux leur avaient permis de prendre hauteur et distance vis-à-vis des règles académiques de la grammaire et de la sémantique. Ces petits arrangements s’étaient d’ailleurs vite propagés jusqu’à la mer à travers les plaines des Costières, du Languedoc et du Roussillon, portés par le Mistral musclé. Martin et sa famille avaient fourni des exemples en pagaille à Yves. Dans le Sud-Anis, il s’était vite aperçu que le rythme imprimé aux phrases était trompeur. Le parler, tout en raccourcis, évitements, et contractions, alimentait la rubrique d’Yves d’anecdotes croustillantes. L’art du contre-pied et de l’ellipse éclipsait l’apparente lenteur.

Au milieu du séjour, Martin avait proposé à Yves d’aller chercher à la gare d’Alès, Paula, une de leur nièce espagnole. Dans la voiture, il avait demandé à son hôte combien de temps il fallait compter jusqu’à la sous-Préfecture gardoise. La réponse lui avait arraché plus d’un sourire : « On va mettre demie heure, on arrivera bonne heure, surtout si le train n’a pas de retard. Mais du retard, il y en a de longue. On devrait y être pour et dix ». Les articles d’usage et les prépositions appropriées avaient été délaissés, rétrogradés dans un recoin sombre des archives régionales de la langue. L’heure n’avait plus d’importance, seules les minutes comptaient. Les deux hommes étaient en effet arrivés en avance.  « C’est rare, si tu n’avais pas été là, je ne serais pas parti de suite », avait semblé lui reproché Martin. Le constat s’était reproduit plus tard. Si par le plus grand des hasards, les Sudistes n’arrivaient pas à la bourre à un rendez-vous, mais bien avec de l’avance, il n’y en avait pas un pour avouer qu’il arrivait de bonne heure. Non, dans cette ignorance caractérisée de la préposition, ils arrivaient toujours « bonne heure ». De cette façon c’était plus simple. S’ils étaient ponctuels, pile à l’heure, la même expression remplaçait « je suis à l’heure », à la bonne heure, la vraie. Un leurre certainement. Le hasard à coup sûr. S’ils n’étaient pas en retard, c’était un coup de chance. « C’est bonne heure » remplaçait en réalité « au petit bonheur la chance ».

Yves avait eu le temps de griffonner quelques pages de son carnet au moment où son guide avait arrêté la voiture sur le parking de la gare. S’affranchir de quelques mots ne leur permettait pas particulièrement d’aller plus vite. Au contraire, puisque toutes les phrases étaient accentuées aux couleurs locales et appuyées de gestes et de ce que d’aucuns auraient pris pour des tics d’expression, cet usage appuyé donnait la possibilité au visiteur de se représenter les images et les métaphores invoquées, tout en s’adaptant au rythme du phrasé.  Yves était aux anges. De vrais artistes, ces sudistes. Quand certains s’agitaient sur des pelouses à pratiquer d’inutiles passements de jambes et autres redoublements de passes avec un ballon trop gonflé, les locaux étaient devenus maîtres en passements de mots, acrobaties lexicales, rebonds et jongleries syntaxiques.

Huckminz avait fini par s’impatienter quand son nouvel inspecteur lui avait avoué qu’il n’était pas encore sur la mission suivante :

« Bon sang Yves, les journées mondiales des zones humides se profilent à l’horizon…t’as pas deux ou trois tuyaux sur les épisodes cévenols ? »

Il avait expliqué à ses nouveaux amis la teneur de la suite du voyage.

Le lendemain, Martin avait déboulé hilare dans sa chambre :

« Je viens d’avoir Schleck-machin, tu sais le Président du Comité alsacien ? »

–          Oui !

–          Je lui ai parlé de la journée de l’humidité

–          Des Zones Humides !

–          Oui, bon, c’est pareil !

–          Et ?

–          Il est furax le gars !

–          Pourquoi ?

–          Tiens-toi bien, il réclame une journée Internationale pour Colmar, ville la plus sèche de France !

–          Il a raison !

–          Comment ça ?

–          C’est bien la plus sèche de France.

–          Tu te fous de moi ?

Yves n’avait jamais entendu Martin parler aussi vite. Comme quoi, tout était relatif…

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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