Décantation sur fond de pente (encore) glissante

Rappel :

Ernestin, en mission (toujours aussi floue), se heurte à la bêtise ambiante du village où il a été envoyé. Après quelques mésaventures auprès d’un certain Michel au sujet d’improbables journées mondiales, il choisit la décantation et l’écriture en s’isolant chez lui. Yves, inspecteur au Guide des Journées Internationales va finir par le contacter…

 

La décantation avait d’abord rimé avec incantations et délestage en règle des tensions accumulées. Assis dans son canapé préféré, Ernestin s’était senti obligé pendant de longues minutes de se donner une contenance, comme si Michel, Gaston et tous les autres pouvaient scruter ses faits et gestes à travers les persiennes pourtant tirées des trois fenêtres du salon.

« Tout ça ne rimait strictement à rien » s’était-il dit dans la soirée après s’être rigoureusement appliqué à ne rien faire si ce n’était à s’appliquer quelques baumes de circonstance. La situation avait dérapé comme la bêtise ambiante avait glissé sur lui et sur le pavé luisant de la bourgade décidément humide. Soudain, une idée quant à la façon la plus adaptée de retranscrire ses observations lui était venue. Il s’était levé, interrompant brutalement sa séance de relaxation pour s’installer au semblant de bureau qu’il s’était aménagé. Quand il avait une idée derrière la tête, mieux valait prendre les devants. Il était minuit et la séquence d’écriture avait duré deux jours, guidée par l’obstination de sa plume et les souvenirs encore vivaces. Deux journées ponctuées par des pauses remplies de caféine. Parfois, il prenait un peu de recul pour laisser passer devant les idées qui affluaient et s’assurer d’épargner les meilleures. Il écrivait sans s’arrêter, à faire pâlir de jalousie les pages noircies au cours de ces derniers mois. Elles patientaient là, dans l’ombre, guettant l’arrivée des jeunes recrues. Il avait observé la connerie étalée, en première ligne, sur le front, et, même s’il avait dû détaler à deux reprises, contrit et contraint par l’affront, cette bêtise, il l’avait jaugée yeux dans les yeux, front à front. Elle s’était alors bien calée dans les coulisses de sa mémoire, prête à jaillir sous les ordres inspirés de sa plume. Il n’avait pas eu à forcer pour la déployer sur le papier par le biais d’analyses approfondies. Ernestin l’avait fréquentée tous les jours à heure fixe, elle l’avait hanté, il avait fini par la faire décanter au révélateur de son encre.

En y réfléchissant, il ne comprenait pas comment son flegme avait pu vaciller de la sorte. Mais l’expérience avait été bénéfique et son sang-froid n’avait fait qu’un tour, insuffisant pour le réchauffer irrémédiablement. Son calme ne pouvait que prendre le dessus. Tout ça pour une histoire de Journées Mondiales. D’ailleurs, il lui avait semblé être bien le seul du village à ne pas connaître l’ampleur démesurée de ce phénomène absurde.

Alors que son inspiration tarissait logiquement, son téléphone s’était rappelé à son souvenir. Son silence prolongé ne l’avait aucunement perturbé, ni même interpellé, persuadé dès le départ de sa mission que le réseau était faiblard par ici. C’était Yves :

« Ernestin, mon ami !

Les deux hommes avaient discuté brièvement de l’évolution de la situation et Ernestin s’était empressé de minimiser ses déconvenues :

« Yves, la connerie est partout !

–          Oui, t’as vu, impressionnant ?

–          A croire qu’ils se sont fait une spécialité des Journées Mondiales. Quelle ineptie ce concept !

–          Pardon ?

–          Bah oui…bon, et toi, ce job au Livre Guiness des Records ?

–          Bah justement, j’ai changé !

–          Pour quelque chose qui te plaît ?

–         Tu peux pas imaginer à quel point ça me plaît ! Bon écoute Ernestin, il faut que je te fasse une confidence, je t’ai envoyé là-bas sans te donner la véritable raison. J’étais certain de l’effet que ton immersion dans la bêtise accrochée partout produirait sur toi. C’était une blague !

–          Une blague ?

–          Un poisson d’avril, quoi.

–          Tu te fous de moi ? Tout ça pour rien ?

–          Non, non, au contraire ! Je vais t’expliquer.

–          T’as intérêt

–          Ces journées mondiales sont tout ce qu’il y a de plus sérieux !

–          Bah voyons !

–        Ecoute, je te propose de me rejoindre à Paris, je vais te présenter à toute l’équipe.

–          Quelle équipe ?

–          Tu verras, je t’en dirai plus.

–          Attends, tu me parles de poisson d’avril mais on est en mars.

–          Et alors, quand tu as invectivé Michel à propos de la journée de la gentillesse, tu étais pas tombé à côté de la date ?

S’en était suivie une longue tirade de Yves expliquant à grands renforts de calembours halieutiques qu’un poisson le premier avril, plus il était gros et soudain, moins ça marchait ! Il était par conséquent plus judicieux de l’amorcer bien avant. Tout en concluant :

« Ca permettait de le noyer, le poisson ! »

Yves avait donné rendez-vous à Ernestin à la gare de Lyon. Ce dernier s’était juré de démêler cette sombre histoire et de décortiquer avec Yves ce poisson sans queue ni tête.

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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