Ecriture à rebrousse mots

Arnaud, au moment de boucler l’écriture de son premier sketch, avait soufflé. Soulagé, il avait entrepris une relecture minutieuse, de la majuscule initiale, au point final. En réalité, il s’agissait de points de suspension. La remarque qui lui était venue alors, immédiatement après le fait que terminer son sketch par un point d’exclamation, trois points de suspension ou un simple point n’avait strictement aucune importance, tenait au contenu du texte. Il avait travaillé d’arrache-plume à ciseler des blagues drôles et le résultat dépassait ses espérances. Les jeux de mots étaient tellement subtils qu’il n’avait pas compris grand-chose en relisant. Mais tout ça faisait partie du passé. Aujourd’hui, il avait décidé de s’attaquer à la conception d’un texte absurde.

Les lignes de ce genre étant généralement vides de sens ou pleines de significations cachées, Arnaud avait choisi d’entamer son récit par la fin. Il était persuadé en procédant de la sorte, de débusquer plus facilement les sens les plus fins, et ainsi de mieux comprendre ses propres écrits. Les jeux de mots seraient pris à revers et, s’ils échappaient à toute logique, ne pourraient en revanche pas lui échapper !

D’ailleurs, écrire à contre-sens ne pouvait mener à la sortie de route puisque les maîtres de l’absurde en avaient fait l’art du double-sens. Le flot des mots était donc autorisé des deux côtés.

Soudain grisé par les promesses de succès et certain d’arriver à ses fins, il avait vite retenu une entrée en matière terminale, soigné sa chute, et trouvé le mot de la fin. Puis il avait laissé carte-blanche à son stylo, chargé de débrider son écriture à rebrousse mots. Après tout, écrire des choses insensées dans tous les sens, ce n’était pas censé présenter moins de sens que de lire entre les lignes. On lisait bien en diagonale, ce qui en soit était assez absurde, pourquoi ne pas écrire également entre les lignes. Quoi qu’il en soit, Arnaud n’avait pas hésité. Même pour de l’absurde, il fallait bien choisir un sens. Et Arnaud avait choisi. Débuter par la chute lui permettrait en outre de ne pas la prendre par surprise, et ainsi de ne pas tomber de haut.

Et, s’il était de bon ton d’éviter les non-sens, il n’y avait pas de sens meilleur qu’un autre a priori. C’était une question de bon sens. A fortiori, le texte aurait autant d’interprétations que de lecteurs. Si les uns allaient buter contre l’essence même du récit, les autres choisiront la bonne diagonale, et là était l’essentiel.

Il s’était dit qu’il aurait tout le recul nécessaire pour voir venir tranquillement le début du texte. En vain. Tant pis, proposer un début n’était pas une fin en soi. Il le remplacerait par une remarque liminaire, préliminaire ou, mieux, par un avertissement :

« Ces lignes constituent le premier texte absurde de l’auteur qui a choisi d’écrire à contre-courant. Veuillez ne pas rester sur votre fin suite à l’absence de commencement qui ne doit en aucun cas vous dissuader de poursuivre votre lecture. Soyez assuré d’une chute meilleure, ou en tout cas existante…»

Cela ferait l’affaire…

Et puis ne pas s’imposer de thème lors de l’écriture d’un texte, tout absurde qu’il était, réduisait le risque de hors-sujets !

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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