Entre spécialistes de la pression

Lui et moi, on s’était trouvé tout de suite. On s’était surtout trouvé des points communs. Notre première rencontre s’était jouée à l’extérieur. Enfin, elle s’était précisément déroulée à domicile pour Charly. Il avait su me mettre à l’aise. Très vite, je m’étais aperçu qu’on exerçait le même genre de métier. Des professions qui étaient en réalité des passions. Il m’avait accueilli dans son QG. Tout ici invitait à devenir familier du lieu. Rien d’étonnant à ce que Charly ait trouvé le terreau propice au développement de sa passion. Je venais d’effectuer six cents kilomètres pour atteindre ce morceau de terre que j’aimais appeler le bout du bout de la France non sans avoir consulté mes cartes météo à plusieurs reprises avant de me décider à prendre le volant. Il faut dire que c’était mon métier, la prévision du temps, tout juste nommé ingénieur chez Météo France. J’exerçais un boulot où l’incertitude était un principe et le doute une approche méthodologique. L’aléatoire côtoyait la rigidité des théorèmes de la thermodynamique. Charly, lui aussi procédait de la sorte, en faisant de la pression une approche méthodologique. Mais il n’était pas question de pression atmosphérique. Quoique.

Il m’avait donné son signalement, mais je n’en aurais pas eu besoin. Dès mon entrée dans le bar, mes yeux avaient été attirés par sa carrure atypique. Il n’avait pas que la carrure d’atypique, d’ailleurs, mais ça je ne l’avais vu que plus tard. L’endroit portait un nom très commun, « L’Escale », avec un grand « E » comme me l’avait souligné Charly. Pour lui, l’escale durait depuis longtemps, le mouillage se prolongeait. Le lieu était bruyant et sale mais discuter avec Charly effaçait immédiatement ces quelques désagréments. Le bonhomme au visage buriné savait entraîner son interlocuteur dans ses récits à l’aide de gestes doux. Il avait un vécu tout maritime imprégné en lui. Mais il était imprégné de bien d’autres choses, là aussi je ne l’avais constaté que plus tard. Ses gestes rappelaient le large et le large se rappelait souvent à Charly. Le moindre fait ordinaire se teintait avec lui d’une saveur extraordinaire. L’insignifiant devenait insolite. Même l’inexistant finissait par avoir des allures hors du commun en cours de discussion. Sans artifice, Charly attirait la lumière et semblait à lui seul dépoussiérer le mobilier vieillissant, tout en jouant le rôle d’isolant phonique. Une particularité qui m’avait rassuré. Comme cette terre de légendes, il était plein de contrastes. Tout à la fois percutant et doué de capacités d’amorties. La conversation avait vite été animée, je me sentais bien. Elle avait glissé vers mon terrain de prédilection, la météo, un sujet qu’affectionnait également mon interlocuteur. J’étais spécialiste des courbes de pression et des bars. Lui aussi. Il était incollable sur « L’Escale ». L’échange était devenu surréaliste. Quand j’avais évoqué mes observations en rade de Brest, autour du goulet, il m’avait parlé de rasades au goulot, à Brest. Ne me demandez pas pourquoi, moi-même je me suis posé longtemps la question, j’avais dévié au détour d’un énième verre sur la notion de marais barométrique. En gros, le marais barométrique, c’était une zone, plutôt en été, où la pression connaissait quelques faiblesses et où il pouvait tout arriver, pluie, soleil, brouillard. Pour expliquer le concept au commun des mortels, le présentateur météo lambda avait le choix. En général, il s’en servait comme prétexte pour entretenir le flou de la prévision sans se mouiller. J’avais tenté de détailler à Charly, et ça avait fini par entretenir le flou de la discussion :

« Dans ce cas, le bar flanche.

–          Ah oui ? Moi je flanche jamais au bar, une question de principe !

–          C’est une zone qui connaît un coup de mou.

–          Ici, quand on a un coup de mou, on se sert un autre verre !

–          Pas en météo, la zone de marais barométrique est trop éloignée des endroits riches en bars ! C’est les lois de Pascal !

–          Eh ben ici, c’est la loi de l’Escale !

 

Puis il avait éclaté de rire. Je pouvais en effet constater que les règles de la mécanique des fluides subissaient ici des adaptations aux couleurs locales. J’avais alors abordé les gouttes froides et les yeux de Charly me répondaient : « la goutte ? ». Quand je lui avais indiqué que j’établissais pendant mes journées des prévisions à la carte, ses yeux avaient pétillé. On se comprenait même si les cartes, lui, il s’en passait. Elles étaient inutiles pour composer ses breuvages. Le bruit métallique de l’orage que j’appréciais tant l’avait fait réagir également. D’un geste ample et toujours aussi doux, il avait désigné la salle :

« Bienvenue ici, petit, tu vois, le zinc est partout ! »

Je savais que j’allais me sentir bien pour écrire, ma deuxième passion.

Il avait conclu en se levant de son siège et d’une tape amicale sur mon épaule droite :

« Mais tu sais ici en Bretagne, les marais barométriques, y en a pas, ça bouge tout le temps, sur la terre, sur l’eau, et dans le ciel. »

En effet, Charly tanguait d’un pas incroyablement assuré en direction des toilettes. Tout en mouvements délicats…

 

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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