En sortant de L’Escale

Dehors, les rayons du soleil menaçaient l’imperturbable valse des averses. Je m’étais levé, bien décidé à profiter de la luminosité retrouvée. Beaucoup moins expérimenté que Charly, j’avais eu toutes les peines à me mettre en branle, vacillant à chaque pas jusqu’à la porte. Ma démarche chancelante n’avait rien de celle de mon acolyte, chaloupée et fluide. Je devinais les regards moqueurs des habitués. A l’extérieur, même les mouettes riaient. Et pour cause, ici toutes étaient des mouettes rieuses. Il fallait garder à l’esprit qu’en Bretagne, tout le monde était jovial, même les oiseaux. Y avait qu’à voir – comme dirait Charly – même les corbeaux, ces affreux freux, se déguisaient et devenaient joyeux.

J’allais puiser dans l’inépuisable vivier de l’ordinaire des gens d’ici, comme je pratiquais ailleurs, les plus belles idées pour mes récits. Tels les pêcheurs, je prenais toujours soin de ramener le meilleur dans mes filets de mots.

J’avais pris place sur un banc en face du port et j’avais observé. Il s’en passait des choses, il en passait des gens. Il avait raison Charly, aucun marais barométrique ne pourrait résister ici. Mêmes les solides rochers parsemant la côte semblaient bouger sous les caresses appuyées de l’ombre des nuages.

Mon travail d’approche consistait à regarder alentour sans me fixer d’objectifs précis. Les idées viendraient d’elles-mêmes, poussées par la brise, un cri d’oiseau ou une exclamation de touriste. Les bateaux au mouillage étaient plus sobres que les pensionnaires de L’Escale. J’étais légèrement en retrait de l’ébullition principale, une règle à laquelle je ne dérogeais pas. Il était essentiel pour mener à bien ses observations de se placer au près, mais pas trop, pour éviter l’avarie.

Fred s’était présenté comme un des responsables du port. Il s’était assis à côté de moi. La quarantaine, il devait être copain avec Charly, j’en aurais même mis mon stylo à couper. Ils étaient du même tonneau, ou plutôt du même fût, et je lisais dans son sourire le même air moqueur que celui entraperçu un peu plus tôt sur les visages des clients de L’Escale. Il en venait à coup sûr avec son regard pétillant des bulles ingurgitées là-bas. Il m’avait expliqué qu’il se postait ici pour observer les touristes qui, eux, observaient les bateaux. J’avais poursuivi la conversation :

« Ah, vous aussi vous vous placez en observation !

–          Oui, je me prescris moi-même mes séances, elles me sont vitales.

Puis il avait rajouté :

–          Vous n’êtes pas d’ici.

Non, je n’étais pas d’ici et ce n’était pas une question. Et ce n’était pas la question d’ailleurs. Qu’est-ce que cette remarque sous-entendait ? J’avais quand-même répondu par politesse. Il avait fini par prendre en main la discussion, menant sa barque comme les pêcheurs des bateaux que j’avais sous les yeux menaient leur embarcation :

–          Vous aimez les bateaux, hein ?

–          Oui, j’aime les regarder et imaginer la pêche en haute mer…

Son sourire s’accentuait. Je sentais un léger malaise. Puis, sans réelle complaisance :

–          C’est le port de plaisance ici !

–          De plaisance ?

–          Pas de rafiots de pêche, que des bateaux de touristes, là à l’année pour certains, ou de passage pour d’autres. Et vous observez les touristes regarder les bateaux de touriste, c’est pas drôle ça ?

–          Euh, si, c’est drôle…

En sentant soudainement l’eau dans mon cou, je m’étais demandé depuis combien de temps il s’était remis à pleuvoir. Il me fallait reprendre une contenance. Ma profession pouvait m’aider :

–          La Météo – avec un grand M, j’avais omis de le dire à Charly – avait annoncé la descente d’une goutte froide sur la Bretagne.

–          Ah ouais ? Une goutte ? Ben elle a fait des petits ! Vous savez, ici, les bulletins météo, ils se font et se défont avec les marées.

–          C’est un minimum dépressionnaire qui est venu se centrer sur la pointe !

–          Pas sur la pointe des pieds en tout cas, un minimum mais un max d’emmerdes. Foi de Breton, jamais vu un temps aussi humide aussi longtemps !

Visiblement, il était venu avec ses convictions quand moi j’avais amené mes convections nuageuses.

–          Oh ce n’est qu’un grain, avais-je osé.

–          Un grain ?

Il m’avait répondu comme si j’en avais un. Puis il avait semblé vouloir couper court aux spéculations climatiques :

–          Vous savez, ici l’anticyclone ne connaît ni l’essor ni les Açores, tout juste essore-t-il !

Il me plaisait en fin de compte ce Fred.

Il avait aperçu mon appareil photo. J’aimais prendre quelques clichés pour compléter mes notes. En désignant l’appareil numérique :

–          Vous connaissez la différence entre vous les touristes, et nous ?

Cette fois-ci je n’avais pas répondu, bien sûr.

–          Vous, vous êtes souvent obligés de zoomer pour voir le beau, nous on sait adopter l’angle et le recul adéquats !

A cet instant précis, je venais de décider. J’avais lu un tas de nouvelles réussies sur la Bretagne. J’allais me lancer. De belles nouvelles toutes écrites par des Bretons ou des amoureux de la région. Ca pouvait être une réussite aussi du point de vue d’un non Breton. En plus, je sentais que je commençais à tomber amoureux du lieu.

Charly, Fred et compagnie me guideraient j’en étais certain, tout en ayant dans le récit une place de choix.

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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