A la bonne heure !

Atelier du 27 juin 2013 – Sujet 1 :

Un jour, mon poisson rouge est mort en sautant hors de son bocal, j’ai jeté son cadavre dans le fleuve »

De ce fait anodin, Karl Valentin compose un sketch mémorable (« le poisson rouge » http://superequiem.over-blog.com/article-1245167.html ). Il travaille l’absurde et le fait que rien ne soit acquis, jusqu’à aboutir à des explications sur des faits atomiques, selon lui nécessaires.

De la même façon, laissez fermenter votre texte, oubliez qu’un énoncé puisse être évident. Vous écrivez pour une postérité d’esprits extraterrestres pour laquelle nos notions élémentaires n’ont aucun sens si elles ne sont pas expliquées. Soyez très précis dans votre expression, utilisez des périphrases, dont vous expliciterez chaque mot, en les commentant par leurs définitions, elles-mêmes commentées. Précisez et précisez encore.

Le fait de départ sera le suivant : « Parvenu sur la place du village, j’observai que l’heure du clocher retardait par rapport à celle de ma pendule, à la maison. Je fis demi-tour pour aller la remettre à l’heure ».

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Parvenu sur la place du village, j’observai que l’heure du clocher retardait par rapport à celle de ma pendule, à la maison. Je fis demi-tour pour aller la remettre à l’heure…

En réalité je n’avais pas fait demi-tour tout de suite. Un demi-tour, c’était la moitié d’un tour et accomplir un demi-tour m’amènerait en effet à retourner sur mes pas, non pas précisément sur les pas que j’avais faits à l’aller, ça pouvait être à côté, mais le résultat serait le même, j’arriverais bien à la maison. J’avais réfléchi. Réagir au quart de tour n’aurait pas eu de sens, j’entends par là décider rapidement de revenir chez moi, et non pas faire un quart de tour. Pas de sens dans le sens où se dépêcher n’aurait pas eu d’intérêt. En revanche, je pouvais le prévoir, cela reviendrait exactement à adopter le sens contraire à celui de ma marche actuelle vers mon rendez-vous puisque j’arrivais tout droit de chez moi. Tout droit c’était une façon de parler, il y avait beaucoup de virages jusqu’au centre du village, mais je ne m’étais pas arrêté en route.

De la même manière, un quart de tour, la moitié d’un demi-tour, m’aurait mené nulle part. Si, j’aurais fini par débouler chez Jacques, le boucher, un homme jamais aux pièces qui découpe et vend de la viande. En fait, si, il est tout à ses pièces, dévoué à ses morceaux de bœuf, agneau, ou cochon, c’est un passionné. On peut même dire qu’il est au four et au moulin, ce qui est une performance remarquable quand on sait qu’il n’a ni four ni moulin contrairement à Raymond, le boulanger. Mais là encore, ça n’avait pas d’intérêt d’aller voir Jacques puisqu’il était dans la lune constamment, incapable de voir que l’heure retardait. Evidemment Jacques n’était jamais dans la lune, à l’intérieur. Personne n’avait jamais été dans la lune. Tout juste deux ou trois personnes s’étaient déjà rendu sur la lune, mais ce n’était pas Jacques. Je voulais donc donner un sens à mon retour chez moi. Mon demi-tour devait rimer à quelque chose. Cela ne signifiait pas que je devais déclamer de la poésie sur le chemin de la maison, mais aller régler la pendule devait être utile.

J’avais cependant tout de suite compris que quelque chose clochait. Clochait était l’imparfait du verbe clocher, comme si clocher ne suffisait pas à exprimer l’imparfait de la situation…Peu importait, le verbe clocher, en dépit des apparences, n’avait rien à voir avec ce problème horaire sur l’église et son appendice dirigé vers le ciel et pourvu de masses métalliques bruyantes, appelé clocher. Le clocher ici était un nom qui, en plus d’être commun, venait se faire coiffer de l’imparfait du verbe. Le pauvre.

En fait, rien ne tournait rond sur le théâtre des opérations. Même si tout le mécanisme tournait en rond, de la petite à la grande aiguille, celles-ci ne devaient pas tourner comme il fallait. Ne vous méprenez pas, le théâtre des opérations était bien le lieu où se passait l’action et non une scène où l’on procédait à des additions ou des soustractions.

J’avais donc décidé de remettre les pendules à l’heure en me fiant à mon intuition. L’intuition c’était un sentiment qu’on ressentait et qui permettait de justifier une action qui n’avait a priori rien de rationnel. J’allais les remettre à l’heure au sens propre, pas au sens figuré. Notez bien qu’il n’y avait pas de sens sale et que pour s’en tirer proprement dans la définition du sens propre, mieux valait commencer par définir le sens figuré. Ce dernier expliquait les choses à base d’images, de comparaisons ou de métaphores. Il signifierait ici faire une mise au point, remettre les choses en place, mais attention, pas remettre les choses à leur place parce qu’elles auraient bougé, non. De toute façon, ma pendule ne bouge pas. Ses aiguilles en revanche, si. Elles avancent. Et en l’occurrence, celles du clocher avancent aussi, mais l’heure retarde. Vous allez me demander à quoi ça m’avance de vous raconter tout ça…Eh bien à rien, d’autant plus qu’en choisissant de rentrer à la maison, je prenais du retard pour mon rendez-vous. C’était une consultation de contrôle. Le médecin avait déclaré que je perdais la notion des choses. Je perdais notamment très souvent mon temps. J’avais jeté un œil au clocher et je n’aurais pas dû. Pour moi, regarder l’heure constituait pourtant aussi une consultation de contrôle, mais ça m’était revenu plus tard, le docteur me l’avait en effet fortement déconseillé. Jeter un œil, ce n’était pas tout à fait juste. Peut-être que si j’avais adressé un demi-regard, mon demi-tour ne se serait pas fait. Non, j’avais bien vu l’heure de mes deux yeux bien ouverts sans même les jeter en direction du clocher.

En marchant dans les rues du village, j’avais pensé à cette histoire de poisson rouge. J’avais un copain dont le poisson rouge donnait l’heure depuis son bocal. J’avais aussi pensé que j’étais daltonien. Les personnes atteintes de daltonisme ne reconnaissaient pas les couleurs, si bien qu’ici le poisson aurait très bien pu être bleu. Cela aurait même pu être un éléphant jaune mais un éléphant ça ne tournait pas dans un bocal. D’ailleurs ça ne rentrait pas dans un bocal, peut-être parce que les ingénieurs n’avaient jamais imaginé qu’un éléphant pourrait donner l’heure exacte depuis son bocal et que par conséquent, ils n’avaient jamais jugé utile d’agrandir le format des bocaux. Toujours est-il que ce poisson était réglé comme un coucou, il donnait l’heure comme un coucou, non pas à la manière d’un coucou, en criant, mais bien avec la même précision. En revanche, il ne la donnait pas en même temps. Imaginez la scène, le coucou braillant au moment où le poisson choisissait d’émettre un son discret à la surface de l’eau. Non, pour des raisons évidentes, le poisson avait choisi d’indiquer l’heure exactement trente minutes après le coucou.

J’avais fini par arriver chez moi en nage, non pas en nageant, la pluie de la veille n’avait pas laissé suffisamment d’eau, mais comme j’avais marché vite, la sueur dégoulinait le long de ma colonne vertébrale et de mes tempes. Au moment où j’avais regardé l’heure à ma pendule, les cloches avaient retenti. Je ne comprenais plus rien. J’avais perdu le fil de mon raisonnement, encore une notion que le docteur allait me reprocher d’égarer. C’était d’ailleurs à ce moment-là que je m’étais souvenu de sa mise en garde. Ne plus consulter l’heure au clocher de l’église. Comment allais-je pouvoir lui expliquer ? Je venais de faire chou blanc. Ca allait de soi, chou blanc, c’était encore une façon de parler. En tant que daltonien, je me serais bien contenté de chou vert ou de chou rouge.

Bref, l’énervement m’avait gagné, je perdais mon sang froid, c’est-à-dire mon calme car j’avais vérifié, je ne saignais pas.

En me précipitant à nouveau vers l’église, la vision de l’écriteau de la porte d’entrée du cabinet médical me hantait : « Sonnez avant d’entrée ».

Moi j’étais sonné bien avant d’arriver.

Lui allait me remonter les bretelles, même si depuis son diagnostic, j’évitais tout pantalon à bretelles.

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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Un commentaire pour A la bonne heure !

  1. C’est vraiment excellent, j’aime les jeux de mots, la musique des phrases, l’angoisse qui perle,

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