Une bonne heure

La suite absurde du premier opus absurde écrit à la manière de Karl Valentin (voir « A la bonne heure »)…Une suite, ça vient après un autre texte. Il peut y a voir plusieurs suites. Mais là, il n’y en a qu’une, celle-ci, donc il n’y a qu’un chapitre à lire, si ce n’est déjà fait, avant de poursuivre ici !

J’étais tombé dans le panneau, enfin pas dedans, car jamais personne n’était tombé dans un panneau, le format ne s’y prêtant guère. On ne pouvait que tomber sur ou près de lui. En réalité, je n’étais tombé ni sur ni à côté d’un quelconque panneau mais j’étais tombé dans le piège, ou plus précisément lui m’était tombé dessus sans crier gare. Piégé comme un bleu. J’avais beau être daltonien, je comprenais l’expression, j’avais fait preuve de naïveté en consultant l’heure du clocher. Par mesure de précaution, j’éviterai cependant de croiser le regard des panneaux sur le chemin de mon rendez-vous. Il me fallait rattraper le temps perdu, non pas le retrouver, c’était peine perdue et inutile, je n’allais quand-même pas perdre à nouveau du temps à rechercher celui que je venais de laisser filer. Non, je devais me hâter vers le cabinet médical. Pour limiter mon retard, j’étais monté dans ma voiture. Il était en effet possible de monter dans une voiture, ce n’était pas comme les panneaux, le format était bien plus adapté. Cela me permettrait d’accéder plus rapidement au centre du village. Toutefois, je m’étais interdit de flâner en route et m’étais imposé une certaine conduite, même deux conduites. Une attitude à adopter pour éviter les écueils, et une conduite de ma voiture pour atteindre mon but au plus vite. Bien sûr on n’adoptait pas une attitude comme on adoptait un enfant, et heureusement car je n’aurais pas été sorti de l’auberge même si je n’avais eu aucunement l’intention d’y entrer. De toute façon, il n’y avait pas d’auberges à vingt kilomètres à la ronde. Non, choisir la meilleure conduite à suivre était chose aisée et ne pouvait me retarder une fois de plus. J’allais prendre les virages à la corde, selon la meilleure des trajectoires, c’était dans mes cordes, à ma portée.

En route, perdu dans mes pensées et après avoir jeté un œil dans le rétroviseur, je m’étais rendu compte que ça devait faire presque trois ans que j’étais suivi. Ne vous méprenez pas, personne ne m’en voulait au point de me prendre en filature. C’était le docteur qui me suivait depuis tout ce temps. Il n’était évidemment pas tous les jours à mes côtés ou derrière moi, il suivait d’autres patients. Et il avait ce talent de pouvoir tous nous suivre sans bouger, depuis son bureau. Avec moi, de son fauteuil confortable, immobile derrière sa table, il savait où il allait. Et chose rare, il savait sans même avoir besoin d’y aller. Nos échanges avaient été placés d’emblée sur de bons rails. C’était une façon de dire que tout allait bien depuis le départ entre nous, car il n’y avait pas plus de rails que d’auberges alentour !

Les rues et les boutiques défilaient. Il allait me remonter les bretelles en me reprochant lourdement d’avoir pris son avertissement à la légère. Mes justifications ne feraient pas le poids. Qu’est-ce qui m’avait pris de regarder l’heure, quelle mouche m’avait donc piqué ? C’était d’autant plus incompréhensible que les seules mouches du village n’embêtaient que Jacques, le boucher, et encore, elles ne piquaient pas.

J’étais pourtant quelqu’un de réfléchi, j’en avais d’ailleurs la preuve en chemin alors que j’apercevais mon visage dans les vitrines des magasins. La vitrine c’était l’endroit qui reflétait des besoins qu’on n’avait pas avant de la regarder. Et là précisément, j’éprouvais le besoin de reprendre mes esprits. Cette histoire m’avait sonné mais je n’étais pas à côté de mes pompes. C’était quoi qu’il en soit très rare d’être tout juste à côté de ses chaussures en pleine rue. Et si toutefois cela arrivait, on n’était pas forcément à côté de la plaque, dans le sens hors-sujet ou dans l’erreur. Enfin ici, la question ne se posait pas. J’étais tout juste interloqué et droit dans mes bottes.

J’avais perdu une demi-heure par demi-tour et comme je venais de faire deux demi-tours tout en prenant mon temps avant chacun d’entre eux, plus d’une heure s’était écoulée. Au moins, l’heure que j’avais perdue était passée vite. C’était ce que je m’étais dit en garant la voiture. Non pas qu’elle soit passée plus vite que ses congénères, ce n’était scientifiquement pas possible, mais elle avait donné cette impression de rapidité. Cela faisait donc une bonne heure que j’étais parti de chez moi. Une bonne heure de perdue sur la bonne heure. Finalement je n’étais plus aux pièces. L’horodateur qui me faisait face, lui, oui. Je savais que j’allais me faire enguirlander par le médecin. Mais je lui rendrai la monnaie de sa pièce. En fouillant dans ma poche pour y piocher quelques pièces, justement, j’avais immédiatement trouvé des arguments. Mais devant la machine, j’avais hésité. De quel montant devais-je m’acquitter ? J’allais sûrement rester une bonne heure mais si elle passait aussi vite que la première, est-ce que je devais adapter le tarif ? Une voix forte m’avait subitement tiré de mes pensées. C’était lui, le docteur.

« Venez avec moi et oubliez tout ça, on va discuter autour d’un verre ».

On s’était installés à la terrasse d’un café et on ne s’était pas positionnés exactement autour d’un verre. Il n’y en avait pas qu’un et ils étaient arrivés après nous, se plaçant entre lui et moi. Peu importait, il m’avait avoué que sa méthode ne faisait plus recette. Il jetait l’éponge et mettait la clé sous la porte. A vrai dire, il n’avait pas l’ombre d’une éponge à jeter et il m’expliquait qu’il venait de fermer le cabinet, définitivement. Il avait emporté la clé, bien sûr, car cela n’avait pas de sens de verrouiller puis de tenter de la glisser sous la porte.

Les rôles s’étaient inversés. Je l’écoutais même si j’avais un peu de mal à le suivre. Cela devait être une question d’expérience, je n’avais pas ses diplômes. J’étais toujours un peu sonné, à l’Ouest, mais lui ne perdait pas le Nord. Je l’avais compris quand Fred l’horloger et Béatrice la bijoutière nous avait rejoints. Il était dix-huit heures trente.

J’allais devoir me mettre à table avant même de passer à table.

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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Un commentaire pour Une bonne heure

  1. Bon, oui, j’ai activé en lisant les 2 dernières phrases (hi hi),
    Bravo Mathieu, c’est très agréable à lire,

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