Une longue heure d’avance

Ceci est le troisième volet – non pas au sens persiennes bien entendu – du triptyque à tendance absurde.

Il n’y en aura pas d’autres, c’est le terme, la fin…d’où le terme « triptyque », et il arrive après le premier chapitre et sa suite (A la bonne heure, Une bonne heure). Pour ceux qui arrivent en cours de route, vous me ferez le plaisir de lire les deux premiers, donc.

Pour les autres, oui, en effet, j’ai pris mon temps…

***********

Nous avions accordé nos violons. J’en avais convenu, j’avais un problème avec le temps mais il fallait également se rendre à l’évidence, nous ne sirotions pas nos boissons en présence de violons. On aurait très bien pu se mettre d’accord en accordant nos tambourins, d’ailleurs, mais un tambourin n’avait pas vocation à s’accorder. De toute façon je ne jouais pas plus de tambourin que de violon. Bref, j’avais reconnu ce problème de temps. C’était dommage car on était obligé de vivre avec son temps sous peine de passer pour un « has been ». Ces deux mots anglais permettaient de résumer de manière commode ce qu’en français nous aurions exprimé en trois phrases.

Le docteur et ses acolytes avaient tout déballé et ça ne m’avait pas emballé de prime abord. Il n’était bien sûr pas question d’emballages, de paquetages ou de cartons à défaire. Ils m’avaient simplement dévoilé leur stratagème et exprimé ce qu’ils avaient sur le cœur. Je n’avais pas été enchanté au départ. Mais j’avais vite compris que c’était bien le cœur qui parlait, non pas que cet organe soit doué de parole, non, il était simplement capable de transmettre des émotions au cerveau traduites instantanément en mots. Et si leur cœur parlait, c’était parce qu’ils m’aimaient bien. Leurs conseils ne pouvaient donc que me toucher, la prouesse résidant dans le fait qu’ils me touchaient sans le moindre contact.

L’entretien avait traîné en longueur et j’avais d’abord passé un sale quart d’heure. C’était une façon de parler car ça avait sûrement duré plus longtemps mais je ne savais plus à quelle heure me vouer. Il fallait que j’aille au bout sans heurt, en restant calme. Ce n’était donc pas le moment de me demander pourquoi ce genre d’évènement ne pouvait traîner en largeur. Non ce n’était pas la peine, je ne m’étendrai pas – ni de tout mon long, ni en large ni en travers – à commenter cette facétie lexicale.

J’avais fini par arriver au bout sans heurt, sans problème. Il n’y avait plus d’heure qui tenait de toute façon. C’était ce que les trois complices m’avaient expliqué. Il fallait que je continue mon chemin sans heure, sans consulter. Ni montre, ni horloge, ni docteur.

Cette histoire d’heure avait été montée de toutes pièces dans un atelier. Et moi j’avais réagi sans sourciller à la consigne. L’heure indiquée au clocher n’était qu’un leurre. La consulter était contrindiqué. Ma pendule et le clocher avaient en réalité l’apparence du retard et le son de l’heure juste.

Leur discours était confus et m’apparaissait plein de contradictions. Le docteur m’avait d’abord fait culpabiliser. Il avait passé trop de temps sur mon dossier ce qui l’avait contraint à arrêter son activité. Entendons-nous, il avait ces derniers mois passé plus de temps appuyé au dossier de son fauteuil qu’assis sur mon dossier médical. Il n’était d’ailleurs jamais assis sur mes fiches, tout juste avait-il le dossier sous le coude ou à portée de mains. Ou alors sous la main et à portée de coude, je ne savais plus trop. Mais après avoir jeté l’éponge, il était disposé à la passer. Il me l’avait formulé au moment-même où le serveur approchait de notre table avec une éponge. N’y voyez là aucune coïncidence heureuse, ce n’était qu’un simple concours de circonstance du récit. Il voulait faire table rase du passé. Le docteur, pas le serveur. Ce dernier, lui, venait faire table rase tout court, au sens propre.

Il semblait sincère dans sa démarche de me réconcilier avec le temps. De mon côté, je ne perdais pas une miette de son argumentaire, miettes qui de toute façon avaient été ramassées depuis longtemps par le serveur et son éponge, voire par les pigeons et les moineaux qui cohabitaient sur la place. Attention, il y a bien des pies aussi sur cette place mais elles ne cohabitent pas, elles font croire qu’elles sont les propriétaires.

L’équation qu’il me dévoilait n’avait rien de simple. J’avais du mal à assimiler comment simultanément  prendre mon temps, vivre avec, tout en ayant une longueur d’avance sur lui.

La conversation avait duré des heures. Il avait continué à parler de l’heure jusqu’à point d’heure. Ça devait être ce qu’on nommait l’heure dite.

L’épilogue avait pris des allures philosophiques quant à la relativité du temps qui s’écoulait. Quand il avait compris que je n’avais pas vu le temps passer, ni regardé à un seul moment le cadran de l’église, il était parti d’un rire bruyant. Je devais être guéri. Mais je ne l’avais pas accompagné longtemps. Mon sourire s’était figé. Je venais de repenser à l’horodateur.

 

Il fallait que j’interrompe ici le récit. Si vous pouviez d’ailleurs accélérer votre lecture, je n’avais pas remis de pièce dans la machine depuis mon arrivée.

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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Un commentaire pour Une longue heure d’avance

  1. 1 polyptyque de 4? ça pourrait être bien,

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