En bons termes autour du bon mot

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Avec la démultiplication des chaînes de télévision, le besoin en façonneurs de mots s’est accru brusquement. Des auteurs qualifiés pour préparer les interventions spontanées en apparence seulement, de présentateurs en mal d’inspiration. Il en faut de l’imagination pour se démarquer et rivaliser de formules bien senties. Tout un métier !

Un ami m’a alors suggéré de fonder une école du mot. Je l’ai pris au pied de la lettre, au mot même ! Je vais donc ouvrir rapidement une école de Génie sémantique incluant l’option bon mot. C’est la plus motivante, elle me tient à cœur. Pour garantir l’obtention du diplôme, il est primordial de travailler d’arrache-pied du poignet, au plus près du mot, et de se poser les bonnes questions. Après tout, un bon mot, c’est quoi ? Le bon mot est tout à la fois passable, puisqu’on se le donne, et mieux que passable car il est censé faire rire, et faire rire au bon moment. L’auteur ambitieux, tissant sa toile destinée à régner durablement, doit faire mouche le plus souvent possible. Le bon mot sait taper dans l’œil sans être tape-à-l’œil. En réalité, il faut aussi qu’il tape dans l’oreille de l’auditeur ou du téléspectateur. Mais avant tout, il sécurise les animateurs et leur permet, avant d’être face aux caméras, de prendre les devants pour assurer leurs arrières.

Je vais peu à peu développer les outils pédagogiques. Les salles de travaux pratiques seront toutes équipées de pinces sans rire, de marteaux classiques pour enfoncer le clou d’une blague mal amorcée et même de pinces plates pour celles qui pourraient tomber à plat. Les marteaux piqueurs, eux, seront utilisés uniquement en dernière année pour les piques caustiques.

Paradoxalement, il n’y a pas de hiérarchie du bon mot, tout juste quelques règles à respecter. Pour rester en haut de l’affiche, mieux vaut ne jamais dire un bon mot plus haut que l’autre, et toujours en posséder au bas mot deux ou trois de secours. D’autre part, il est absurde et vain de chercher des bons mots pour certaines émissions. Ainsi, dans « les chiffres et les lettres », seul le compte est bon. Le mot, lui, a plutôt intérêt à être long. Et c’est bien connu, qui dit long ne dit pas forcément bon. Non, ici, étant donnée la moyenne d’âge des spectateurs, si le mot est audible, ça suffit.

Il est souvent conseillé d’adopter la concision, faire rire étant plus facile quand on dit en deux mots ce qu’on peut dire en un comme en cent. D’ailleurs, « en deux mots » est une façon de parler, ça peut être moins encore ! Toutefois, lorsque l’auteur se lance  à demi-mots dans des formules subtilement amusantes, il lui faut produire un effort plus important. En effet, un demi-mot ne sera bon que s’il est doublement drôle !

Enfin, délaisser les superlatifs est particulièrement indiqué car « bon », c’est mieux que « meilleur », cela évite le complexe de supériorité qui menace tout bon mot et son auteur !

Les déchets étant importants dans l’écriture de bons mots, un module complémentaire qui fait ma fierté a été ajouté. On y apprendra à écrire directement ceux – et uniquement ceux – qui seront conservés à l’antenne. Et pour la part minime qui ne le serait pas, ils seront immédiatement réhabilités en vue d’autres émissions. C’est fort, n’est-ce pas ?

En tout cas, passez-vous le mot, le recrutement est ouvert !

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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