Le canard, ce bouc émissaire

La langue française ne traite pas chaque animal d’égal à égal, certains étant particulièrement défavorisés par leur incorporation de force dans des expressions usuelles. Si l’agneau s’en sort bien, le canard beaucoup moins. Mais pourquoi s’acharne-t-on à ce point sur ces volatiles ? Un groupe de journalistes des meilleurs gazettes et canards du coin (coin) et d’ailleurs se sont légitimement penchés sur cette question essentielle. Retrouvez ci-dessous les premiers éléments de leur enquête sponsorisée par l’Ordre National des Palmes Académiques.

En plus de « vilain petit canard » ou de « froid de canard », les investigateurs ont décortiqué l’expression « ne pas casser trois pattes à un canard ». Cette action ne pourrait arriver que par miracle et désigne donc quelque chose d’extrêmement commun. Première contradiction évidente, l’Histoire de la civilisation des palmipèdes regorgeant de canards célèbres, parmi lesquels Saturnin, Donald ou Gédéon, comment peut-on leur associer la notion de banalité ?

Le premier résultat de l’étude nous conduit alors sur les traces d’une prise de bec importante aux origines de l’expression. Ne pas casser des briques est le synonyme le plus connu, c’est en réalité l’expression initiale. Les journalistes en ont eu la preuve en parcourant diverses archives dont celles relatives à la rédaction de l’histoire « Les trois petits cochons ». Un conte où, de manière invraisemblable, les observateurs de l’époque cassaient du sucre sur le dos du cochon à la maison en brique. Ils critiquaient avant tout la laideur de sa demeure. On disait alors, « ça ne casse pas des briques », puis « ça ne casse pas trois pattes à un cochon », en référence à la banalité de la construction. Mais un homme se présentant comme expert sémantique est passé par là pour finalement bifurquer vers la formulation que l’on connaît. En effet, s’il n’est pas simple de casser trois pattes à un cochon, ce n’est pas irréalisable ! Le spécialiste en question détenait d’ailleurs des diplômes qui ne cassaient pas des briques et n’avait visiblement pas inventé le fil à couper le beurre. Et même s’il l’avait inventé, on dit qu’il aurait tenté de casser des briques avec. L’histoire retient toutefois qu’il était paresseux, et qu’il s’est rabattu sans plus se formaliser, sur le canard. « Ca ne mange pas de pain » avait-il lancé ! La suite a donné tords à ce col blanc puisque la tendance à nourrir de miettes les colverts de nos parcs et jardins s’est affirmée.

Bref, la formule « ne pas casser trois pattes à un canard » est ainsi rentrée dans les mœurs et dans les dictionnaires. L’homme aurait pu modifier le nombre et l’organe, en se contentant de « …casser les deux oreilles… ». En effet, le canard n’a pas d’oreilles ou plutôt elles ne sont pas visibles, il faut donc les trouver avant de les casser. Inutile toutefois d’approfondir la question, le pseudo expert ayant eu gain de cause sans se fouler !

Les travaux se poursuivent et l’on voit d’ores-et-déjà la confusion qui a présidé à l’élaboration de l’expression. C’est bien à l’insu de leur magret que les canards ont été mis sous le feu des critiques ! La conclusion de l’enquête doit intervenir dans les prochaines semaines. Avant cela, peut-être faut-il garder à l’esprit que d’autres bêtes sont encore moins bien loties, la taupe par exemple, tout à la fois muette, sourde et myope.

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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