Ces comprimés, quel cachet !

Cela lui est tombé dessus un jour de pluie, elle était assise sur son canapé. Clothilde se souvient très bien des conditions climatiques, même si elles n’ont rien à voir avec le phénomène. Il pleuvait à torrents. Au début, cela était dur à avaler, mais aujourd’hui la pilule passe mieux, les comprimés aussi. Alors qu’elle se cachait il y a peu encore, Clothilde assume désormais pleinement, elle en joue, même, connaissant la musique et les moindres rouages, les meilleurs tubes et les meilleures boîtes. La jeune femme revendique son hypocondrie, elle l’a même érigée en art de vivre. Enfin elle a surtout érigé un meuble en bois, plein de charme et plein de cachets. Des étagères bourrées de médicaments en tout genre. Elle les range, répertorie, classe minutieusement. L’activité continue à l’accaparer mais c’est pour mieux parer à toute éventualité. Autant ordonner scrupuleusement les remèdes comme autant d’ordonnances potentielles. « Avec soin, pour faciliter l’accès aux soins », c’est sa devise. Elle administre son agencement comme une haute fonctionnaire, par mode d’administration notamment, gérant ses stocks telle une « secrétaire d’Etat-gères ». Ses proches lui ont d’abord dit que c’était dans sa tête mais Clothilde s’entête. Elle a d’ailleurs monté ses rayonnages à côté de son canapé, à l’endroit même où elle est devenue hypocondriaque, comme un symbole. En donnant le dernier coup de visseuse, elle s’est alors exclamée : « dans ma tête, peut-être, mais surtout au-dessus de ma tête, maintenant ! »

Elle a donc tout à portée de main et complète au fur et à mesure sa collection de boîtes, se dotant d’autant d’antidotes farfelus que de comprimés indispensables. Mieux vaut offrir l’hospitalité à cette pharmacie inédite que de finir alitée à l’hôpital, se dit-elle souvent. Elle a même trouvé de la place entre ses médocs pour des documents divers sur la santé. Des mots contre les maux, des coupures de presse contre les coupures et des articles au cas où elle arriverait un peu vite à l’article de la mort, il y a l’embarras du choix ! S’y sont ajoutés récemment une panoplie Vaudou qui vaut le coup d’œil, des archives des dix dernières années de son horoscope, ainsi qu’un tas d’objets porte-bonheur dont les principaux sponsorisés par le professeur Mamadou-ci-vos-vies, bien connu des pare-brise de nos voitures stationnées en ville.

En sirop, en poudre ou en gélules, ses fidèles complices tiennent leur réputation et leur rang. Il peut tout lui arriver, elle est prête, connaissant par cœur la localisation de chaque médicament ainsi que leur usage et posologie précis. Leurs effets ne se sont jamais démentis. Jusqu’à ce jour. Ce soir-là, Clothilde suit une émission à la télévision quand elle perçoit un léger bruit à côté d’elle. Elle finit par s’interroger quand le son se transforme en grincements inquiétants. Soudain, sans pouvoir esquisser le moindre mouvement d’évitement, le meuble plein de cachets s’effondre sur elle. Elle pousse un cri en recevant Efferalgan et autres comprimés effervescents aux effets subitement renversants !

Cela lui tombe dessus, à nouveau un jour de pluie. Elle est assise sur son canapé et il pleut à torrents.

Philippe, son mari, accourt, alerté par le fracas de la chute :

« Chérie, ça va ?

–          J’ai mal à la tête, attrape moi la boîte jaune et bleu, deuxième étagère en partant du haut, à droite à côté des Efferalgan 500

–          Clo, c’est pas possible, toutes tes boîtes sont par terre !

Clothilde n’a pas mis longtemps à s’en remettre. Trois jours après l’incident, elle était sur pied. Son hypocondrie avait vécu, assommée par l’étagère, sans doute.

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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Un commentaire pour Ces comprimés, quel cachet !

  1. Madeleine Deproost dit :

    J’adore Mamadou-ci-nos-vies ! Et comme toujours, Mathieu, la manière particulière que tu as de faire entrer le rire dans notre quotidien.

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