Achille et son talon d’Hercule

Les douze nouveaux travaux d’Hercule.

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De l’eau avait coulé sous les ponts grecs et romains depuis le dernier coup d’œil d’Eurysthée sur l’état de la planète. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour établir un premier bilan sans concession. Tout le monde marchait sur la tête en prétendant avoir les pieds sur terre, une Terre qui ne semblait pourtant pas tourner très rond. De quoi perdre en une seule fois son Latin et son Grec ! Eurysthée avait décrété l’urgence absolue mais n’avait plus que très peu de cordes à son arc antique. Avant même de démêler les absurdités dans lesquelles les Hommes s’étaient englués, tâche infiniment compliquée, il fallait accomplir un travail de fourmi, sur le terrain, au contact direct des abus et coutumes, en reprenant les bases.

Ainsi, il avait jeté tous ses espoirs sur Achille, chargé d’étoffer le constat initial. En fonction de ses conclusions, le vieil homme déciderait ou non de faire appel à Hercule qui passait le flambeau bien volontiers cette fois-ci. Achille était un jeune homme plein de ressources. Il vouait une passion à l’histoire des douze travaux d’Héraclès. C’était son péché mignon, son talon d’Hercule en quelque sorte ! Il ne faisait aucun doute à Eurysthée qu’il accepterait la mission. Il n’avait pas le choix de toute façon, l’enjeu était colossal.

Le vieux Roi lui avait mâché le travail en détaillant sur un bout de papier les principaux axes d’étude. Tous tournaient autour des contradictions humaines au sein d’une société aux valeurs malmenées. La première d’entre elles étant la dérive de certains éléments de la langue qui faisaient pourtant partie des symboles du temps d’Eurysthée. Aujourd’hui, les mots et les expressions apparaissaient vidés de leur sens. Si les Hommes s’accordaient pour déclarer que tout foutait le camp et qu’il n’y avait plus de saison, ils étaient pourtant nombreux à se croire capables de faire la pluie et le beau temps ! D’ailleurs, chose absurde, on ne consultait plus la Pythie mais les prévisions météo d’une certaine Evelyne Dhéliat. Et que dire des expressions du cru antique, tout droit issues du labeur de générations entières de Grecs ? Leur nouvel emploi témoignait d’un basculement dans la facilité ou le pessimisme. On oubliait ainsi Ariane dans « ne pas perdre le fil » et on préférait procrastiner que s’en remettre aux calendes grecques. A l’époque, ces expressions faisaient référence, aujourd’hui elles ne faisaient plus que vaguement référence à l’époque. Les « Hellas, Hellas ! » ne faisaient plus de zèle et deux « l », remplacés par des « hélas ! » servant uniquement à se plaindre.

Eurysthée avait vu juste, la génération actuelle se reposait sur ses lauriers. Et là encore, ce n’était pas les célèbres lauriers d’or, mais bien du laurier utilisé à toutes les sauces et auquel on en faisait voir de toutes les couleurs. Comment diable ces femmes et ces hommes qui s’appuyaient dessus pouvaient-ils trouver la position confortable ? Cette envie permanente d’éviter la difficulté tout en s’y frottant était difficilement compréhensible. Achille en dira plus avec ses investigations mais décidément, toutes les expressions étaient dénaturées. Et les actions humaines avec. A quoi bon encore chercher à casser trois pattes à un canard alors que ces partisans du moindre effort ne réussiraient même pas à en casser une s’ils parvenaient à en attraper un…à condition de savoir reconnaître un canard.

Le Roi en était là de ses réflexions quand il s’était décidé à joindre Achille. Son entourage lui avait mis entre les mains un appareil étrange nommé « téléphone » qu’il avait eu du mal à apprivoiser. La voix enjouée du jeune homme l’avait immédiatement rassuré. Il s’était présenté à lui tout en lui expliquant l’objet de la mission. La réponse d’Achille avait fusé, lapidaire :

« Non mais ça va pas, vous vous prenez pour qui ? Allez-vous faire voir chez les Grecs ! »

Eurysthée n’en croyait pas ses oreilles. Qu’est-ce que cette expression pouvait bien signifier ? Et si finalement il demandait à Hercule de se remettre à l’ouvrage plus tôt que prévu ?

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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