Sobriété heureuse et vache qui rit

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Après avoir parcouru l’annonce, Valérie avait écarquillé les yeux et repris immédiatement la lecture de l’offre d’emploi. C’était bien ça. Quelques lignes pleines d’humour précisant que la fonction ne serait dévoilée qu’au lauréat. Si le profil recherché était atypique, elle n’avait pas hésité une seconde. Son bagout et son bagage la rendaient sûre de son coup. Son expérience ferait le reste. De fait, elle avait traversé haut la main les épreuves de sélection dignes d’un 100 mètres nage libre aux Jeux Olympiques, surclassant ses concurrents de la tête et du bonnet, quand eux étaient restés au milieu du gué après avoir opté à tords pour la brasse coulée.

La réponse positive n’avait pas tardé et Valérie avait débuté le lundi suivant au siège social de La vache qui rit, en tant que DGDDC (Directrice Générale du Développement Durable et de la Convivialité). Elle ne connaissait pas grand-chose à la célèbre marque. D’ailleurs, elle ignorait tout également du Développement Durable. Mais l’adjonction incongrue de « convivialité » à l’intitulé du job lui plaisait au plus haut point tout en l’intriguant sur le champ de sa mission. Elle flairait le mauvais tour. Ça tombait bien puisque elle avait tous ses diplômes de Maitre ès-entourloupes, et c’était précisément en pratiquant l’art du contre-pied et de la feinte qu’elle avait su convaincre les recruteurs.

Quand le Directeur Général, Jean-François Keepler, lui avait brossé le contexte morose du fameux fromage, Valérie avait réprimé un rire. Elle n’avait jamais considéré La vache qui rit comme un fromage mais était prête à faire des efforts. Pas le choix de toute façon. Le patron était clair, il fallait redresser la marque et le moral des troupes, persuadé que celui-ci influencerait les ventes. Keepler était un adepte du développement durable et de ses moindres ramifications. L’exposé détaillé avait anesthésié les réflexions de la jeune femme qui pourtant voyait déjà germer une ou deux idées. Jusqu’au moment où l’homme avait évoqué la « sobriété heureuse ». Valérie avait compris « ébriété heureuse ». Un plan global de convivialité avait à cet instant germé dans son esprit. Le cliquetis des verres et le pshit des bouchons de Champagne résonnaient simultanément dans sa tête. Sa mémoire lui rappelait des conversations avec les éminents spécialistes du Guide Universel des Journées Mondiales qui avaient accroché la journée du bonheur à leur palmarès. Beaucoup de possibilités s’offraient à elle pour insuffler un vent de gaieté dans l’entreprise. Les licenciements à tour de bras ne devaient pas être une raison pour que la vache perde de sa superbe. Les rangs se clairsemaient mais les occasions festives iraient bon train. Avec Valérie, c’était tout vu, la Vache rirait encore longtemps. Après la pause-déjeuner du premier jour, la nouvelle directrice de la convivialité s’était mise en quête d’une réponse fondamentale. Pourquoi la vache rit riait-elle ? Elle avait très vite déniché une réponse officielle sur Internet, puis elle était partie à la rencontre des employés originaires de la ville. Ils avaient fini par lâcher le morceau, plus sûrement à cause du grade que de l’opiniâtreté de la jeune femme. Cette réponse officieuse la contentait. Il y avait un ancien abattoir reconverti en salle de spectacle un peu plus loin qui s’appelait « Le bœuf sur le toit ». Voilà pourquoi elle ne cessait de rire. Elle voyait d’où elle était perchée, le bœuf sur le toit. Valérie s’était un instant demandée pourquoi le bœuf n’était pas plus rieur, lui, la posture de la vache n’étant pas des plus communes !

Trois jours après, elle avait organisé un pot de bienvenue qui marquait le début de son programme. Tous les agents étaient là, Keepler en première ligne. Les tables étaient dressées de toasts généreusement garnis du fromage maison, agrémentées de coupes bien remplies. Ne surtout pas lésiner sur les moyens, s’était-elle dit. Elle avait choisi son endroit. Tout ce beau monde était rassemblé sur le toit de l’usine. Elle avait aussi choisi ses mots. Dans un éclat de rire, elle avait lancé, verre à la main :

« Regardez bien Le Bœuf sur le toit, et riez, riez mes amis ! La Vache qui rit rit, ses employés aussi ! »

Le sourire de Keepler s’était crispé peu à peu.

Ces dernières paroles l’avaient achevé :

« Et vive l’ébriété heureuse ! »

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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