La conservation des conversations

Image

 

A l’ère de l’instantané et de la communication sans cesse accélérée, servie – ou desservie selon le point de vue – par l’émergence d’Internet puis des réseaux dits sociaux, le virtuel met à mal le réel. Le consommateur devenu exigeant ne s’attarde plus. Il butine les informations, les grappille ici ou là en ne prenant que rarement le temps de s’arrêter, de répondre convenablement ou de prendre en compte l’intégralité du point de vue de son interlocuteur ou du texte qu’il a survolé. Il en va de même pour les biens et produits, eux-mêmes fabriqués pour ne pas durer par des ingénieurs encourageant le jetable, mettant en lumière l’obsolescence programmée.

Partout, on discute à tords et à travers sans plus s’écouter. Sur facebook, on « aime » à tout va jusqu’à ses propres statuts et on commente tous azimuts sans entendre l’opinion d’amis aux visages inconnus amassés au détour de rencontres virtuelles. Le caractère social du réseau devient ainsi une caution comme le papillon ou le coquelicot mis en scène par les multinationales de la gestion de l’eau et des déchets servent de bonne conscience environnementale.

D’ailleurs, pour empêcher les lecteurs de fuir en quête d’un nectar plus savoureux, n’aurais-je pas intérêt à faire vite et bien ? A mettre un point d’honneur à rapidement atteindre le point final, histoire d’éviter tout point de rupture ? Fini le temps des circonvolutions et des acrobaties lexicales sources de longueurs.

Venons-en donc au but. Les gens ne se parlent plus, ou plutôt si, ils parlent, ils hurlent, ils dénoncent mais ne s’écoutent plus. La conversation est dès lors menacée en tant qu’échange constructif et son classement en espèce en voie d’extinction n’étonne plus les personnes sujettes, elles, à l’extinction de voix. Privées de faculté d’écoute et de parole, celles-ci se replient sur elles-mêmes. Que dire alors de l’utilisation abondante de mails dans les entreprises entre collègues pourtant distants de quelques mètres, ou facilement joignables par téléphone ? Dommage, car les mails tuent les bruits de couloir ! Et les silences de couloir pèsent plus lourd que les rumeurs toutes négatives qu’elles soient. Par ailleurs, un coup de fil ou une conversation concentre l’information alors que le message écrit déconcentre l’informé.

Jusqu’à une brève entraperçue dans un quotidien national, je me disais que le problème pouvait être résolu par le bon sens et l’application de certaines règles, au moins dans l’entreprise. J’ai souri en parcourant l’article. Mardi 16 avril 2013 a eu lieu à Paris le festival des conversations. Encore une idée de « maîtres-ès-production-de-concepts-inédits-et-néanmoins-farfelus », détenteurs d’une thèse en la matière. Mises en situation, ateliers, tables rondes ont ponctué la journée, permettant aux participants de se réapproprier la conversation, de la plus sérieuse à la plus débridée. Il paraît que certains collègues se sont croisés là tout étonnés d’apprendre qu’ils fréquentaient la même boîte, le même étage, le même couloir, et le même open space. Les maîtres de cérémonie ont voulu la journée la plus festive possible. Les tocs nés de l’abus de réseau social ont été combattus au cours de séances marquées par la bonne humeur. On apprend que Sonia et Fred ont été sevrés de « J’aime », eux qui allaient jusqu’à commenter la moindre scène de leur quotidien par un « j’aime » similaire à celui qu’ils dégainent sur facebook. Ils poussaient même le vice jusqu’à tenter de cliquer sur n’importe quelle surface réfléchissante, dans une pâtisserie par exemple, pour signifier leur choix. Autant dire que la vitre réfléchissait leur bêtise…

Les organisateurs, jamais à court d’idées, veulent maintenant rédiger un manifeste, essaimer dans toute la France, puis établir un palmarès des villes les plus conversationnelles – excusez la laideur du mot. Tout ça dans le meilleur des mondes des bisounours, dans la joie, la fraternité et la bonne humeur.

Puisque prendre le temps de prendre le temps est primordial, je leur conseille également d’instaurer, parallèlement aux « speed dating », des « slow dating ».

Ainsi, et c’est beau de rêver, les collègues vont réapprendre à se parler, les jeunes à délaisser les réseaux, les cons à écouter la connerie des autres tout en rebondissant dessus, et tout le monde sera heureux ! Un peu de convivialité dans cet univers de brutes ne fera pas de mal ! On mesure déjà l’indice du bonheur, vous allez voir que bientôt on nommera des directeurs de la convivialité au sein des grands groupes.

Pardon ?

C’est déjà fait ? Ah !

Renseignements pris, en effet, ils existent, mais le dernier nommé a quitté son poste pour dépression…

 

 

Publicités

A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s