Foutus oiseaux !

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Je bayais aux corneilles. C’était la première phrase. Assis face à la mer, en quête d’inspiration, je me suis interrogé un court instant. Devais-je rayer l’expression ? Après tout, il n’y avait pas l’ombre d’une corneille alentour. Cela dit, bayer aux mouettes revenait au même et ne faisait pas avancer mon histoire d’un iota. Ces détails m’agaçaient au plus haut point. J’avais passé plusieurs jours enfermé chez moi, sans la moindre miette d’idée à mettre sous mon stylo. La fatigue était telle que je n’avais pas la force de broyer du noir. Et heureusement ! J’ai fini par prendre le taureau par les cornes, ce qui relevait de la gageure dans une région pauvre en élevages bovins. Je me retrouvais donc là, avec mon carnet et mes humeurs maussades. L’homme qui se tenait à mes côtés avait l’allure d’un vacancier et la concentration d’un écrivain. Il me disait quelque chose. Ne vous méprenez pas, il ne m’avait pas adressé la parole, mais sa tête ne m’était pas inconnue. J’ai lâché un soupir, peut-être deux. J’étais lessivé et lui écrivait tambour battant et plume virevoltante. Il ne m’avait pas remarqué. Tant mieux car je bavais de jalousie et j’avais son nom sur le bout de la langue, ce qui devait faire mauvais genre. Les touristes s’installaient peu à peu pour déjeuner, très vite servis en coquillages et crustacés. Moi, je ne courais pas après les fruits de mer. Remarquez, cela n’avait pas de sens de poursuivre crevettes, langoustines et autres bigorneaux, eux-mêmes ne sachant pas courir !

Au moment de reprendre le cours de mon récit, son identité m’est revenue. Auteur de best-sellers, il enchaînait les interviews pour la sortie de son roman qui s’arrachait à la fois comme des petits pains et des fougasses ! Insupportable et imbu de sa personne, ce qui allait de pair, le succès lui étant monté à la tête. Evidemment, s’il avait poursuivi son ascension, je lui en aurais piqué un morceau. Je savais qu’il ne fallait pas que je me frotte à lui au risque de l’avoir vite dans le nez. Et puisque j’avais le nez fin, il me sortirait illico par les yeux ! Il avait une façon bien à lui d’aborder la littérature. Un drôle d’oiseau ! Vous rétorquerez non sans raison que chacun devrait balayer devant sa porte, mais le syndic de ma copropriété, atteint de maniaquerie aigue, allait déjà largement au-delà du coup de balai quotidien ! Difficile par conséquent de faire mieux !

J’ai tenté d’oublier sa présence. Un quart d’heure plus tard, une ombre s’est dessinée sur ma table. C’était lui ! Enfin son ombre, suivie de près par lui-même ! Je n’en croyais pas mes yeux.

« Vous écrivez ? », m’a-t’ il lancé.

Quel toupet !

–          Mêlez-vous de vos oignons !

–          J’en ai pas !

Pas arrangeant, le type, en plus ! Et il a poursuivi :

–          Vous m’avez reconnu ?

–          Je le crains !

–          Vous aussi, vous cherchez à faire votre trou ?

–          Oui, modestement. J’ai pas les dents qui rayent le parquet, moi !

–          Dommage, c’est plus simple pour faire des trous !

J’ai cherché longtemps une réplique pour lui couper l’herbe sous le pied. Jusqu’à ce qu’il s’éloigne. Puis j’ai regardé par terre. Béton et sable, rien d’autre. J’ai soupiré, une fois, deux fois, j’ai baillé aux…j’ai soupiré à nouveau. Foutus oiseaux !

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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