Le grain est le propre du rire

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Bébert est un joyeux drille. Comme tous les Bébert du monde, ni plus ni moins, dans la norme homonymique. Mais en ce moment, quelque chose le turlupine. Il est comme ça, Bébert, parfois pris en tenaille entre deux doutes tenaces. La faute à une expression pourtant éprouvée : « On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui ». C’est exactement ça qui cloche, se dit Bébert…pas avec n’importe qui. Il ne parvient ainsi pas à rire de lui. Rien n’y fait, il a tout tenté. Il ne supporte d’ailleurs pas qu’on rigole de lui. Et ça le chiffonne, Bébert. Une fausse note qu’il aimerait gommer.

Alors Bébert s’est lancé dans l’étude du rire, à son contact direct. Puisque le « n’importe qui » importait, il a mené ses essais n’importe quand et n’importe où. Il a très vite saisi l’importance du grain dans le processus du rire. D’abord, il a fréquenté un vieil ami, meunier roublard sachant rouler non sans amusement ses proches dans la farine. Sacré Pierrot ! Plus meunier tu ris que meunier tu dors, il a donné du grain à moudre à Bébert dans sa quête du sésame vers le savoir-rire de soi. Bébert a ensuite suivi le grain jusque chez un boulanger pétri d’humour et un garagiste déjanté, doué d’autodérision. Au fur et à mesure de son périple, Bébert a pris des notes, avec son stylo à grains offrant des capacités illimitées de stockage de bons mots. Tous ceux qu’il a rencontrés possèdent ce petit grain exploité à merveille. Complètement atteints, mais tous mondialement célèbres pour leur grain.

Bébert a bouclé son étude dans les meilleurs bars, réputés non pas pour leurs breuvages mais pour leur certification en matière de drôlerie. Il y a croisé Dédé, un autre joyeux drille, comme tous des Dédé de la planète, ça coule de source. Dédé a le rire facile et le trait d’humour aussi fin que renommé. Un trait, façon de parler, une ligne plutôt, une large bande infinie. Un véritable pitre en bâtiment, ce Dédé. Le gaillard sert l’or et l’humour noir de la même façon, serré, avec une forte densité de grains de rire au mètre carré de comptoir. Chez lui, on se marre de café. Point de discours imbuvables ou de personnages imbus. Au contraire, tout est bu et bien bu à lampées de rigolade. Et lorsque les grains sont moulus, les éclats de rire fusent. Observer un Dédé à l’œuvre, c’est assister à un grain-storming grandeur nature, la folie douce s’invitant à la fête. Ici, les serveurs se paient la tronche des clients en pour-rire. Sans aucune gêne.

Comme quoi, si le rire est le propre de l’homme, le grain aussi.

Bébert  reporte ses commentaires sur du papier au grain variant au gré des situations. Tantôt rugueux pour l’humour caustique, parfois lisse, ou encore irrégulier et décalé quand il rencontre l’absurde. Ses travaux intéressent aujourd’hui les plus hautes autorités, et son aventure, relayée par les médias, prend une ampleur inattendue. A un point tel que Bébert ne passe plus inaperçu dans la rue. Il est devenu quelqu’un, Bébert !

Ce soir-là, après une énième interview, la première donnée à la télévision britannique dans un anglais ridicule, un fou rire brusque et sonore s’empare de tout son corps. Seul avec lui-même, au pas de sa porte, rien ne peut l’arrêter. Bébert n’est plus n’importe qui. En sa compagnie, on peut donc se permettre de rire de tout, et surtout de lui !

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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2 commentaires pour Le grain est le propre du rire

  1. laurence dit :

    Mathieu, tu sèmes tes textes comme autant de bons grains. A quand la récolte ? 😉

  2. liliane collignon dit :

    Bébert le Magnifique, alias le Bandit littéraire –Mathieu Jaegert- a ce style qui convoque l’imaginaire, l’absurde, le bizarre dans une façon de saisir le réel où les mots conjuguent, par leur association, le quotidien et l’exceptionnel.
    Il n’est pas interdit de penser à l’Art de la conversation selon Magritte qui ne pratique pas uniquement le système des associations fortuites ou des hasards; il croise la juxtaposition consciente, et la superposition, d’éléments puisés dans le réel, détournés de leur fonction habituelle. Les éléments ainsi élus ne perdent rien de leur réalité foncière et individuelle mais créent par leur réunion inattendue une réalité autre, volontairement transcrite par l’artiste.
    Alors surréaliste Mathieu Jaegert ? Avec ce petit grain de folie qui l’anime ?

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