Une mise à pied pour un bus

bus

Michel prit la direction de son bureau à 7h12 tapantes selon un rituel bien rôdé. Tous les jours, il quittait sa maison précisément une minute avant l’arrêt du bus devant chez lui. Bien sûr, les horaires avaient évolué et Michel s’était adapté. Son heure de départ n’avait pas toujours été 7h12. D’ailleurs, sa capacité d’adaptation faisait sa fierté. Michel collectionnait les indicateurs des transports. Les papiers de couleurs remplissaient une pièce entière de sa maison, classés par ordre chronologique.

Ce matin-là comme tous les autres, il s’était levé du bon pied. Une certitude acquise le jour où son entraineur de foot avait proclamé qu’il possédait deux pieds droits. Ses collègues lui enviaient sa perpétuelle bonne humeur et ne parvenaient pas à comprendre qu’elle dépendait de ses talents de footballeur. Lui se demandait pourquoi ils ne comprenaient pas. Peu importait, Michel n’avait pas de temps à consacrer à ces considérations. Il était plutôt du genre pressé. Un peu comme s’il avait toujours un bus à prendre. Mais en quinze ans passés dans la boîte, Michel n’avait jamais raté un bus. Cela dit, il n’en avait pas pris un seul. Aujourd’hui comme hier, il regarda filer le bus 64 à 7h13 tout en démarrant pied au plancher sa marche jusqu’au travail. Pied au plancher, c’était une expression car Michel et sa femme ne voulaient pas entendre parler de plancher. Surtout sa femme qui avait jeté son dévolu sur la moquette. Et autant vous dire que l’action de jeter son dévolu étant difficile à concrétiser, il était inutile d’imaginer pouvoir la faire changer d’avis sous le prétexte que le plancher est plus simple à entretenir. Mais je m’égare. Ce matin, le chef de Michel lui avait demandé de remplacer un agent au pied levé. Il s’était exécuté de bonne grâce et partit donc un peu moins rapidement que d’habitude. De quoi rendre heureux son chef. Et lui-même, exercé à avoir le pied levé, le bon qui plus est. Il faut dire que son chef semblait irrité depuis quelques semaines. Un changement de plus en plus perceptible qui correspondait aux modifications d’horaires des bus. Cependant, Michel vouait une confiance inébranlable en sa ponctualité.

Il arriva au bureau à 9h26, deux heures après le bus 64. A la mine de son chef, il comprit que le patron n’était pas loin. A la mine de son patron, il comprit que la probabilité de passer un sale quart d’heure venait d’affoler les compteurs de la statistique.

« M’enfin bon sang Michel, pourquoi ne prenez-vous pas ce foutu bus ? Ça suffit, vous êtes mis à pied !

– Mais je le suis déjà, à pied, rigola Michel.

Le bougre n’avait pas l’habitude de se laisser marcher sur les pieds, sa petite pointure facilitant les choses, mais il déchanta en comprenant qu’il ne mettrait plus les pieds ici.

Michel regagna sa demeure et entreprit de couper définitivement l’herbe de son jardin. Pas un brin ne survécut. Il ne serait plus jamais dit qu’il était aisé de lui couper l’herbe sous le pied.

Puisqu’il était de notoriété publique qu’il prenait tout au pied de la lettre, il mit directement celle de son licenciement à la poubelle. Et entama pieds nus ses recherches. Histoire de retrouver plus facilement chaussure à son panard.

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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