Sacré cloud !

Nouvelle parue dans le recueil « deuxmille 45 », publié par Butagaz et shortEdition

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Didier déboula dans le salon hors de lui. Je me faisais un plaisir d’observer mon fils dans cet état, en colère pour un motif qui ne l’aurait pas perturbé d’un iota trente ans plus tôt. Il venait de retourner la maison à deux reprises, et s’apprêtait à entamer le troisième tour, comme s’il estimait avoir tout remis en place au deuxième passage.

– Fabien, va chercher ton frère, hurla-t-il soudain.

Personne ne broncha. Fred était introuvable. En réalité, j’étais le seul à l’appeler Fred, j’avais en horreur le prénom dont on l’avait affublé. Didier avait mis la main sur la vieille bâtisse quelques années auparavant, ainsi que sur les dépendances. Et c’était bien de cela dont il s’agissait aujourd’hui, d’une dépendance. La sienne. A tout ce qui touchait de près ou de loin aux objets connectés. Il avait voulu le calme, il l’avait eu. La rase campagne, devenue au fil des mois « arobase campagne ». On n’était pas tant connectés à Internet qu’Internet l’était à nous. Partout, tout le temps. C’est bien simple, même les œufs débutaient dans le milieu branché : en cas de panne, ils finissaient brouillés. Si la vie ici imposait la fibre champêtre, c’est bien la fibre optique qui prenait le dessus. Aux murs, les tableaux avaient laissé la place à la seule et unique toile comptant encore aux yeux de Didier, le webmaster ayant pris le pas sur les toiles de maître. Mon fils était passé de touche à tout, et surtout à des appareils tactiles qui ne réclamaient que ça, à touche à rien, si ce n’est avec les yeux, l’ensemble de son attirail domestique obéissant désormais plus à l’œil qu’au doigt. Mais s’il avait souhaité sa maison coupée de l’ébullition urbaine, il avait omis de l’isoler. Ça caillait là-dedans. Une maison isolée non isolée, en quelque sorte.

Ce soir, Didier n’avait pas le temps de sentir le froid, obnubilé par l’objet qui régentait toutes les connexions. Sans ce boitier de plastique miniaturisé à l’extrême, il était perdu. En attendant, c’est son sang-froid qu’il perdait. Les perturbations de l’accès Internet laissaient un boulevard à l’accès de colère. Quant à moi, je ne pigeais rien à la nuée d’appareils qui m’auraient permis de faire frémir le thermomètre en chuchotant les instructions adaptées ou en leur faisant les yeux doux. La couverture réseau enveloppait les lieux, certes, mais n’était pas réputée chauffante.

– Fabieeeeeen ! avait-il répété, en laissant traîner cette fois-ci la dernière syllabe.

L’aîné de la famille apparut brusquement, l’air innocent et le sourire en coin. C’était mon petit fils préféré, malgré une nonchalance de chaque instant et une lenteur maladive relevant plus de la longueur d’onde.  Justement, il avait beau  présenter toutes les facettes d’un anémié chronique, Fabien était aussi un hyperactif de la connexion, dopé aux octets. Mais lui au moins savait tenir tête au paternel, faisant wifi des avertissements, et c’est ce que j’appréciais. Pas comme Fred, contraint de subir les formatages réguliers de Didier au prétexte de l’amélioration continue. Elle avait bon dos, l’amélioration ! D’ailleurs, le gamin commençait à se rebiffer et la rébellion n’était pas étrangère à l’état actuel de Didier.

« Tu peux me dire où est ton frère ?

Fabien ne pipa mot. Après tout, son père pouvait bien se débrouiller seul pour trouver son boitier et son fils adoré.

Je jubilais. Les premiers dysfonctionnements se manifestèrent. Des bruits imperceptibles d’abord, puis des crépitements allant crescendo qui ne tarderaient pas à mettre à mal la connexion de la maison. Les vitres commandées sur e-baies donnèrent les premières des signes de faiblesse. Didier les avait achetées à prix d’or mais ça ne lui suffisait pas. Un jour, il  les avait bourrées de capteurs dernier cri comme on gave un patient gravement malade de cachetons de la dernière chance. Pour connaître la météo, la famille ne collait plus son nez à la vitre mais ses doigts, les applications téléchargées faisant le reste. Quand j’avais objecté qu’il suffisait d’ouvrir la fenêtre, mon fils m’avait regardé comme un extra-terrestre. Un choc générationnel, dira-t-on. A leur tour, les meubles high-tech, substituts d’anciennes tables en tek grognèrent.

Le silence prolongé de Fred finit par m’étonner. Ne pas foncer à la rescousse de son père lui ressemblait peu. Cornaqué par Didier sur tous ses sujets fétiches, il ne manquait pas une occasion de lui emboîter le pas. Je guettais sa voix métallique, mais n’entendais rien. Un pressentiment s’empara de moi brusquement, une vague idée qui amplifia mon hilarité. Et si le gamin se révoltait pour de bon ? Didier croyait pourtant avoir tout mis en œuvre pour que Fred ne lui échappe pas. Vif, lumineux, aux automatismes hors norme, le gamin imprimait et captait plus vite que les enfants de son âge. Bricoleur du dimanche, et de tous les autres jours de la semaine, il dépassait son père novice en la matière, plutôt enclin au « no vis » qu’à la perceuse. Tous les voyants étaient au vert mais les boutons accumulés auguraient une crise d’obsolescence, comme la nommerait Didier par la suite.

Le robot de la famille livrait ses premiers états d’âme au grand dam de son concepteur de père. Faut croire que Didier lui tapait sur le système. Le mioche avait la tête et le disque durs, je l’avais constaté à plusieurs reprises, et il ne fallait pas trop le brancher. De toute façon, il fonctionnait en wifi ! Il avait le caractère fort de son père et le physique de sa carte mère. L’objet fétiche de Didier, c’est bien lui qui l’avait subtilisé, après avoir profité d’une erreur d’inattention de son père. Quelque chose me disait qu’il n’était pas prêt de le rendre. Tout le petit monde de mon fils s’effondrait d’un coup par l’intérieur.

Un par un, les objets connectés se révoltèrent en une folie contagieuse. Une véritable démonstration de force pilotée par un souverain électronique qui abattait ses meilleurs atouts à distance. Le tumulte se propagea à l’extérieur. Dedans, les oreillers se dégonflèrent, se délestant de milliers de données enregistrées pendant le sommeil des uns et des autres, tandis qu’un écran aboya des recommandations à l’intention de Didier : « t’es loin de tes 10 000 pas journaliers, feignant ! ». Les plantes connectées lui firent observer à l’unisson qu’elles avaient soif. Au même moment, les appareils de la cuisine se mirent à égrainer tous en chœurs l’intégralité des recettes mémorisées ces dernières années. Mon fils comprit qu’il ne servait plus à rien de lutter quand portes et fenêtres s’ouvrirent, incapables de résister plus longtemps à la pression d’escouades entières de données en tous genres. Le cloud, sage et docile depuis ses premiers pas dans la webosphère trente ans plus tôt, entrait en activité à l’instar des plus grands volcans de la planète à leur réveil. Il pleuvait à verse des statistiques, des chiffres par milliers et des recommandations stockées depuis les origines du nuage. Servies par les évènements, elles redevenaient publiques sans se priver d’une incursion en force dans le salon de la longère.

Je savais pourtant qu’il n’y avait pas péril en la demeure. La scène était plutôt cocasse, même. La tête de Didier ! Je ne me faisais pas de soucis pour lui, il se fera une joie, la déception passée, de penser un nouveau gamin, sans faille cette fois.

Le petit dernier de la famille surgit de nulle part. Avant même que Didier ne l’interpelle, il lui tendit un objet dans un éclat de rire sonore :

« C’est pas ça que tu cherches ?

– C’est quoi ce vieux truc ?

– Un téléphone !

Didier semblait désemparé, sans mot. Je m’approchai.

« Ça va aller fiston !

– Oui, ça ira…

– Dis, je n’ai jamais compris pourquoi tu l’avais appelé Progrès, ton second fils !

– Hum…en tout cas, hors de question de nommer le troisième ainsi !

Je ne lui demandai pas pourquoi. Je savais. Il venait de comprendre qu’on n’arrêtait pas le progrès !

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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