Planter des choux à la mode wifi de chez Jeannot

Chat jardinJeannot, géo touche-à-tout de son état, s’était forgé une solide réputation dans la reprise d’entreprises à bout de souffle, transformant leurs résultats atones en progression exponentielle. Sa recette, toujours la même : une bonne dose de numérique. Pour cela, il exploitait à merveille tendances et dérives 2.0 d’une société ultra-connectée où le smartphone faisait de moins en moins office de phone, le smart se taillant la part du lion.

Trois ans auparavant, c’est avec une application hors norme – et d’autres à télécharger – qu’il se lança à la conquête du marché colossal du jardinage. S’il n’avait pas la fibre, il avait baigné dans la culture de la pomme dès le berceau : biberon intelligent, puis téléphone et autres tablettes de la célèbre marque. Il développa une offre pour les jardiniers du dimanche et pour ceux qui préféraient le lundi ou le mardi. Un service clé et smartphone en main qui dépotait. De quoi révolutionner les pratiques, la taille en pouces détrônant celle des pousses. Le principe était simple, supplanter le puceron par des puces propulsées alliées Numéro 1. Adepte du jardinage pour tous, il lui paraissait en effet primordial de rendre l’activité accessible aux malhabiles, aux débordés, ou à ceux dont ni la main gauche ni la droite n’était verte.

Bien sûr, le JPA – Jardin par Puces Assisté – sema la panique dans les rangs d’oignon. Il suscita la controverse et une levée de sécateurs. Une horde d’hurluberlus à peine remis de leur lutte contre les OGM descendit dans la rue au volant de tondeuses d’un autre âge, leurs outils rouillés à la main qui faisaient face aux promesses d’objets modernes à peine brouillés de temps à autre par une couverture récalcitrante. Les Organismes Numériquement Modifiés exacerbaient les crispations. Mais le mouvement s’essouffla suite à une subtile pirouette de Jeannot qui se plaça en pourfendeur de Monsanto.

Passées ces tensions, il trouva un terrain de jeu et d’expérimentation à la mesure de son imagination, des plates-bandes passantes. Il testa son nouveau mobile, à la fois Taille- et Ail-phone. Une fois le code Bine tapé et les jardins bourrés de puces réceptives, le joujou offrait des possibilités infinies. Les sols s’enrichissaient en silicium et les potagers s’animaient. Terminés les monologues de jardiniers prodiguant quelque réconfort à des légumes déprimés. Ceux-ci apprenaient l’autonomie en découvrant la parole. Ce qui aboutit très vite à des scènes cocasses émanant de plantes désinhibées, réclamant le ravitaillement sur un ton sans équivoque :

« Grouille-toi, j’ai soif ! »

Il n’y avait plus qu’à contrôler sur son écran le bon démarrage de l’arroseur. Le tout depuis son canapé ! Les Troubles Musculo-Squelettiques seraient bientôt de l’histoire ancienne ! Satisfait, il comprit qu’il allait contribuer à la paix des potages et à la vie des jardins. Les plantes, en plus d’inverser les rôles – comme si c’était dans la nature humaine de tailler une bavette aux végétaux – communiquaient entre elles. Mieux que ça, elles ne tardèrent pas à entrer en contact avec celles du voisin ou d’un amateur à l’autre bout du monde.

Les circuits courts avaient vécu. Place aux modèles imprimés et intégrés puisqu’il fallait précisément éviter les courts-circuits en reliant salades, radis et mimosas à la terre. Jeannot fit évoluer certains légumes, le salswifi prenant ainsi le relai de son ainé.

Il parvint également à une solidarité sans borne entre espèces, certaines s’orientant vers l’aide en ligne : échalotes et carottes lines ouvrirent. Hors de question de laisser les copains en plants en cas de problème de croissance. Les déracinés trouvèrent des oreilles attentives à des milliers de kilomètres. D’autres initiatives virent le jour comme la création par un bambou précurseur du premier roseau social pour jardins connectés.  C’est l’excellence que visait Jeannot, une production locale et indépendante. Seuls paramètres à régler, la menace de virus provenant d’un concurrent ainsi que le réseau du voisin parasitant parfois sa propre connexion. Là encore, il comptait sur l’entraide. Son owificine – officine qui n’a pas pignon sur rue – atteignit une croissance non pas à deux chiffres mais à trois tiges et de multiples branches à l’international.

Mais la belle aventure prit fin brutalement un après-midi de novembre. Les jardineries et magasin d’outillage s’étaient ligués contre Jeannot. Leurs affaires sombraient. Pioches, râteaux et binettes ne trouvaient plus preneur. Elles gagnèrent la bataille juridique en…à pelle ! Qu’à cela ne tienne, il mit sur pied une filiale pour les cuistots en herbe. Le smartphone spécial cuisine démarra sur les fourneaux de roue malgré son prix : mille euros…et des brouettes.

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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