Abus et coutumes lexicales

violonAu Bureau International de Vérification des Expressions Usuelles, on arrive en frappant et on ressort frappé. Ce n’est pas du donnant donnant mais du toquant toqué. Attention, n’imaginez pas qu’on y recrute le premier venu. Le grain des agents n’est en rien un prétexte à y entrer comme dans un moulin, les prétendants étant triés sur le volet, à la porte et par la fenêtre si leur profil ne sied pas. Karl Jantet dirige l’antenne française et son escouade d’inspecteurs émérites. L’homme replet qui a le centre de gravité bas et le verbe haut excelle pour débusquer de nouveaux talents. Un flair hors pair. Ici, on confronte, on expérimente, on met à l’épreuve. Plus qu’un état d’esprit, l’imagination débridée et l’investissement sans faille des enquêteurs dans leurs missions font référence. Un seul mot d’ordre : implication, créativité, sens de la répartie, folie et amour de la langue. Certes, cela en fait un peu plus. Les meilleurs représentants de l’Institution savent doser leur impertinence auprès des us du langage et les bonifier en abus et coutumes sémantiques. Chacun dans son domaine.

Bien sûr, il existe des missions plus ardues comme celle que Jantet s’apprête à confier ce jour-là. Hors de question de la soumettre à n’importe qui. Il a arrêté son choix sur Jef au petit matin seulement. Le Tchèque, appellation d’origine incontrôlée et ignorée de tous, a été débauché pour ses capacités à brasser de l’air du célèbre Guide Universel des Journées Mondiales et Internationales, une boîte qui a connu son heure de gloire sur un malentendu et dont le principe suscite l’hilarité de Jantet. Le type, brillant, a développé des trésors d’imagination pour convaincre le chef du caractère vital de s’agiter pour rien en apparence. Cela a d’ailleurs constitué son fait d’arme inaugural : montrer que s’affairer dans le vide en permanence n’est pas vain, prouvant ainsi que l’expression mérite un autre sort. Hermétique à la pression – remarquable pour quelqu’un qui brasse sans cesse – Jantet s’est dit qu’il remplirait haut la main le prochain défi. Il s’agit de tester l’expression « pisser dans un violon ». Si l’on s’accorde à affirmer que la chose ne produit aucun résultat, on ne fait que l’imaginer. Personne ne s’y est essayé. A force de produire de l’air, Jef parviendrait bien à transformer le violon en instrument à vent ! Par exemple. Le seul risque consiste en ce que le Tchèque perde pied. Il faut dire que le bonhomme est capable de se noyer dans un verre d’eau vide, à tel point qu’il peut s’avérer difficile a posteriori de dire que ce n’était pas plutôt un verre de vin ou de limonade. Enfin Jef, en plus d’avoir les reins solides, pisse à heure fixe, réglé comme du papier à musique. Un bon signe. Bref, un travail dans les cordes du Tchèque. Mais au grand dam de Jantet, son inspecteur n’a pas paru emballé :

  • T’es pas convaincu ?
  • Hum…
  • Rends-toi compte, c’est une occasion en or pour redorer le basson de tous ces instruments malmenés !
  • Le blason.
  • Hein ?
  • Le blason, on dit redorer le blason.
  • Oui, si tu veux. Quand on pense qu’ils sont tantôt violentés, on leur tape dessus, délaissés dans « sans tambour ni trompette » ou connotés négativement à l’image de « c’est du pipeau », tu ne mesures pas ta chance !
  • Pas d’inquiétude, je ferai le job.
  • Bien ! Dis-toi que si tu parviens à pisser dans un violon en produisant toutes sortes d’effets révolutionnaires dont toi seul détiens le secret, notre renommée sera tout à la fois assise et galopante, elle dépassera celle de ton ex-employeur.

Jantet venait de toucher la corde sensible.

 » Tu as carte blanche, je te revois à la même heure dans deux semaines.  »

Le Tchèque s’est tu, réfléchissant déjà à l’endroit où il avait pu fourrer son vieux violon.

Les jours défilent et l’assurance de Jantet s’étiole. De son côté, Jef tente tout ce qui est en son pouvoir, même un peu plus, pour satisfaire son chef. Jusqu’à pisser de rire et pisser du sang. Il se brise une première dent à arracher les cordes de son violon et se dit alors que ça commençe mal. Il finira par se casser toutes les dents sur la mission. Auparavant, il donne de sa personne, de son temps, de sa sueur. Et de son urine. Plusieurs violons se succèdent, celui de son enfance, ravivant au passage quelques traumatismes de solfège, puis ceux de sa voisine convaincue en lui faisant miroiter gloire incertaine et vague fortune. Après trois jours d’efforts, il met la main sur la totalité des boissons diurétiques de la supérette de son quartier en bénissant le propriétaire de consacrer un rayon à ces produits. Il pisse encore et encore, au sens propre, c’est-à-dire salement, et au figuré, ce qui évite de nettoyer. Rien n’y fait, c’est pisse perdue. Dans une ultime tentative, le Tchèque monte à bord du TGV Paris-Bruxelles et rend visite au plus célèbre des pisseurs belges. Sous les regards médusés des touristes, le Manneken-Pis fait office de cobaye. En vain. Jef se résout à essuyer son dernier violon et son premier échec. Cuisant. Cramant, même : il achève son travail carbonisé, éreinté.

Au bout des quinze jours, Jantet s’inquiète de ne pas avoir de nouvelles de son poulain. Alors qu’il concocte l’ordre du jour de la prochaine réunion de service sans parvenir à se concentrer, la sonnerie du téléphone l’extirpe de sa rêverie. Un mauvais pressentiment l’envahit. Jantet éprouve toutes les peines du monde à en croire ses oreilles. Celui dont il voue l’imperméabilité à la pression a craqué. Le premier arrêt maladie de sa carrière ne tarderait pas.

« Je suis vidé, explique Jef à son médecin étonné de voir son patient dans cet état

  • Sans doute un burn out. Je vous prescris des analyses.
  • Un burnes out ?
  • Pardon ?
  • Non, rien, laissez tomber docteur.
  • Vous avez un flacon pour l’urine ?
  • Oui, mais…
  • Mais ?
  • Je n’ai plus d’urine.
  • Comment ça ?
  • Une longue histoire…
  • Faudra trouver une solution.
  • J’apporterai mon violon.
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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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