Chasse aux oeufs brouillés

 

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Je m’appelle Victor, j’ai 10 ans. Ce dimanche, c’est jour de chasse aux œufs. Le jardin tartiné de chocolats déposés par les cloches nous tend les bras. Mais ces greluches, en plus de larguer des œufs, sont restées plantées là. Chaque année c’est pareil. Larguées elles aussi ! Embêtant cette histoire. Comme si l’on retrouvait le Père Noël coincé dans la cheminée ou endormi au pied du sapin. Non, lui ne se loupe jamais.

La veille, maman m’a demandé de me coucher avec les poules. Quelle idée de dormir avec elles ! D’ailleurs on n’en a pas. Je n’ai rien dit car je ne voulais pas contrarier maman, et puis j’ai compris que ça me permettrait de me  lancer plus tôt à la conquête du chocolat. Ça n’a pas raté, je suis tombé du lit. Une expression pour dire que je me suis levé aux aurores. On a rendez-vous avec tonton Bébert qui va aux fraises. En réalité, son prénom c’est Michel mais il déteste qu’on l’appelle comme cela. On a donc choisi Bébert, mes sœurs et moi. Il n’aime pas plus que Michel. Tous les ans, quand on tente de lui expliquer que ce n’est pas la saison des fraises, il dit que seul le chocolat l’intéresse. Maman nous souffle alors à l’oreille que c’est une question de pantalon. Ce matin, on l’a attendu longtemps. Maman peste : « il nous a posé un lapin ! ». Attention, cela ne signifie pas que tonton s’est pointé à l’improviste avec un lapin à la main avant de détaler. De toute façon, ce sont les cloches qui en posent, ou les lapins eux-mêmes, selon les régions.

On se rue donc dans le jardin sans Bébert, tant pis pour lui ! Il y a un vent à décorer les œufs. En général, il décorne les bœufs mais ça souffle tellement fort que le « n » et le « b » ont rendu les armes. Des armes à œufs ! Et des armes noires de chocolat. Puisqu’il est conseillé de ne pas mettre les œufs dans le même panier, maman s’est aussi munie d’un seau en plastique et d’un sac en tissu. La récolte terminée, on l’accompagne en ville. On n’est pas aux pièces alors on taille une bavette avec la voisine chez le boucher qui lui l’est, aux pièces : on choisit un morceau d’agneau. Maman veut nous préparer son fameux gigoboulée d’agneau, à base de gigot et de taboulé, parfaitement adapté aux frimas de mars et d’avril.

De retour à la maison, on tombe sur tonton Bébert. Façon de parler puisqu’il n’est pas à terre mais debout derrière la fenêtre à regarder le jardin de l’air de celui qui arrive après la bataille. Je sens tout de suite la tension entre lui et sa frangine. Il lui lance : « il ne reste pas de chocolat ? » et elle : « va te faire cuire un œuf ! ». Il ne bronche pas, sûrement parce qu’il ne sait pas comment s’y prendre. Mon copain Dimitri rajoute souvent « chez les Grecs » mais quand on ne sait pas cuire un œuf, ça ne sert à rien. Tonton Bébert et tata, ils ont fêté Pâques avant les Rameaux. En clair, ils ont eu un gosse avant de se marier. Je me suis toujours demandé comme font les couples sans enfants : ils ne doivent jamais fêter Pâques, les pauvres !

A table la tension ne retombe pas. A se demander si on ne va pas manger des œufs brouillés. Pour faire diversion, tonton pose la question : « qui de la poule ou de l’œuf est apparu en premier ? » Sur la base de statistiques compilées lors de mes premières chasses aux œufs, je réponds que ça dépend. Tonton se tourne vers sa sœur : « Attends Victor, on va demander à ta maman, c’est toujours intéressant d’avoir un autre son de cloche ! ». Je me dis qu’en la traitant ainsi, les choses ne vont pas s’arranger. Au regard sombre qu’elle lui jette, plus noir encore que le chocolat qui nous nargue sur le buffet, je comprends qu’à peine éclos le débat est clos. Je ne sais pas pourquoi mais tonton a une dent contre maman aujourd’hui. En revanche avec mes parents, ça ne risque pas d’arriver. J’ai un papa et une maman poule, et c’est bien connu, elles n’ont pas de dents, les poules ! Celle de tonton doit être de lait, elle tombé au cours du repas qui s’achève en queue de poisson au chocolat. Maman se réconcilie d’un coup avec son frère. Comme quoi, contre les brouilles familiales, rien de tel que la friture !

 

 

 

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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