Vendre la peau de l’ours mal léché

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Gégé œuvre pour le rayonnement de la langue française. C’est ce qu’il répète à qui veut l’entendre, ou qui n’a pas d’autre choix que d’écouter son discours aussi huilé que la bicyclette d’un cycliste professionnel. Ses rayons à lui au moins révèlent des nuances, exaltent la syntaxe et magnifient les sens. Alors que rien ne ressemble plus à un rayon de vélo qu’un autre. La métaphore du bodybuildé aurait été préférable mais lui ne fait que luire et connait que dalle en rayon. Gégé, il a planté son cul et son QG au comptoir d’un établissement parisien, là où le zinc est poli et les écoutilles ouvertes. Et puis si la France rayonne, c’est bien par son patrimoine de débits de boissons.  Des cafés, des bistrots, des troquets imbibés d’Histoire et d’histoires imbibées. Du franchouillard en veux-tu en voilà. Et Gégé il en veut.  Cette ambiance le fascine. Alors il a spécialisé son art, il s’est façonné un costard de simplificateur d’expressions. Gégé facilite à tour de bras et tournées de bars tout en bottant le train des complications et des usines à gaz. A sa manière, il explique, vulgarise et amorce de nouveaux horizons lexicaux. Quitte à s’arranger avec la réalité, il concocte des raccourcis mettant la syntaxe à portée de tous. La lumière dans ses yeux ne tient pas tant aux efforts de pédagogie qui l’animent qu’à la complaisance du patron incarnée par ses cocktails maison. Pour convaincre son auditoire, Gégé déploie des trésors d’imagination et met les gorgées doubles. En réalité les trésors se concentrent dans les verres et le public ne boit pas que ses paroles. Comme il l’assène à chaque occasion, rayonnement de la langue et gosier sec ne font pas bon breuvage. Les habitués ont toujours opiné du chef, plutôt par crainte de la pénurie que dans un souci lexical.

Chaque soir il investit le zinc comme un comédien monte sur scène. Concentré et animé du même désir d’embarquer les spectateurs. Question de superstition, Gégé convoque les verres quand l’artiste prohibe le vert. L’affaire n’est pas gagnée d’avance et Gégé ne vend jamais la peau de l’ours avant de l’avoir tué. C’est précisément autour de cette maxime que s’est tenue sa dernière envolée. Une performance de haut vol, rare, où la rhétorique a tutoyé l’orfèvrerie. Rien que ça. Avant de ne plus rimer à grand-chose.

Evidemment, il est d’usage de ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Mieux, ce n’est pas recommandé, mais cela n’a surtout rien de commode de buter ce genre de mammifère. Gégé, lui, conseille une mise à prix après l’avoir mal léché, le but étant de se séparer d’un ours de mauvais poil. En effet, une humeur massacrante voire mortelle a toutes les chances d’aboutir à un décès par suicide ou mégarde de l’ours en question, vous épargnant une tâche ingrate. L’opération de léchage est peu ragoutante, Gégé a donc réfléchi à une option de secours. Si vous craignez de ne pas vous en sortir ou de ne pas savoir caresser la bête dans le sens du mauvais poil, il vous reste la possibilité de partir à la recherche de spécimens déjà conditionnés. Des ours bipolaires. Ils existent quelque part aux pôles. Au Nord, au Sud, souvent à l’Ouest. Des révoltés, des grincheux, des ronchons. Des ours sortis de leur tanière qui nous tannent aujourd’hui. Car Gégé l’affirma haut et fort ce jour-là :

« Ils nous les brisent à vouloir faire leur trou !

  • Oui enfin z’ont des raisons de s’énerver un peu, a rétorqué Miguèl

Peu habitué à la contradiction, Gégé marqua un temps d’arrêt avant de se tourner vers l’intrépide catalan :

  • Ah oui lesquelles ?
  • Le réchauffement climatique !
  • Hum…
  • Baloo dans sa jungle il est peinard, mais sur la banquise, ça balise, logique !
  • Est-ce que Baloo se plaint d’avoir trop chaud hein ? Quel barouf ils font, eux !
  • Peut-être mais au moins ils noient pas le poisson !
  • Oui enfin ils sont pas blancs comme neige dans cette affaire !
  • Normal, en fondant elle change de couleur, c’est de la bouillasse grisâtre.

Gégé se renfrognait à mesure que Miguèl s’enhardissait. Il perdait la face mais pas le Nord, avalant cul sec une énième rasade de l’apéritif maison. Sa dernière tentative, faiblarde, sonna creux :

  • De sacrées peaux de vache ces ours bipolaires quand-même !

Richie le patron s’invita à la discussion :

  • Hé Gégé tu devrais intervenir auprès de l’Académie française. Ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, certes, mais vendre de la peau de vache, c’est mieux. Question d’humeur !
  • Ouais t’as raison, et puis la vache, c’est plus facile à dégoter !

La conversation avait pris des teintes surréalistes.

Ce soir-là, en plus de charger l’ours, Gégé avait un peu trop chargé la mule. Il partit groggy mais l’esprit tourné vers son irruption à l’assemblée des sages. Il imaginait déjà les perruques vaciller lorsqu’il achèverait sa démonstration magistrale :

« L’ours ou la vie, m’sieurs dames ! » qu’il leur lancerait jovial…et rayonnant !

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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