Pied de nez

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La passion de Franck pour les pieds remontait à sa plus tendre enfance. Si ce n’est au berceau, au moins au saut du lit. Quand il finit par s’agacer de la sempiternelle question de ses parents : « De quel pied t’es-tu levé ce matin ? ». Une ritournelle absurde qui l’amena vers de nouveaux questionnements. Admettons qu’il existe un mauvais pied, lequel détient cette tare ? Le gauche, lui rétorqua-t-on sans hésitation. Et de quel droit ? Animé d’une envie de justice, il décréta un matin au réveil qu’aucun des deux pieds ne pouvait se targuer d’être supérieur à son compagnon. Il avait bien considéré la question et ses propres pieds. Sa vocation lui sauta aux yeux ce jour-là, comme une évidence. Ses camarades s’imaginaient docteur, prof ou sportif de haut niveau, il serait podologue et ardent défenseur de la cause, du plus petit des orteils au talon le plus fatigué. Franck fit des pieds et des mains, enfin surtout des pieds, pour atteindre son but. Aujourd’hui, à bientôt quarante piges, il exerçait son métier comme une rock star se déchaînait sur scène. Avec fougue, passion et en occupant l’espace de tout son talent salué à travers le pays. Il se donnait cors et squames aux petons sans compter les heures et les spécimens qui défiaient son œil expert. Petits, paquebots, beaux et bots, grecs et égyptiens. Tous sans exception passaient entre ses mains averties. Jusqu’à ce jour d’avril, rien ne semblait pouvoir dévier le praticien de la mission qu’il s’était assigné, redorer le blason des panards. Et en finir avec les expressions déplacées, au premier rang desquelles « bête comme ses pieds » stigmatisait son objet de dévotion de la plus injuste des façons.
Arnaud son meilleur pote crut pourtant déceler un changement. Dans le comportement, l’humeur de Franck. Trois fois rien, une nonchalance, comme un début de lassitude. Il savait son compère d’un naturel inquiet. Pas pour rien qu’il s’était installé à son compte, aimant expliquer la raison l’œil plein de malice : « Tu comprends, un podologue indépendant ne risque pas la mise à pied ! ». Ses confrères et ses patients le voyaient comme un esthète de la profession, un virtuose au chevet d’un pied tel un restaurateur d’art auprès d’une œuvre magistrale. Guidé par le sens du détail sans jamais considérer un patient plus important que l’autre. Tous traités sur le même pied d’égalité en somme. Homme d’affaires au bras long ou petite frappe au pied massif, peu lui importait. Alter égos aussi bien dans leurs godasses qu’à côté de leurs pompes. Mais en cette fin de semaine, lorsque Arnaud rejoignit son ami à leur bar fétiche, son pressentiment s’accentua. Il opta pour la voie directe :
“ Je te connais, quelque chose te tracasse ?
– Non pas du tout !
– Tu en as marre des pieds ?
– Oh non bien au contraire !
– Tu sais que les gens parlent, il se murmure que tu reçois dans ton cabinet pour d’autres activités.
– Je suis un peu inquiet pour le métier de podologue, rien de grave. Le monde marche de plus en plus sur la tête, il y aura moins de pieds à soigner !
– Probable, mais ils auront toujours besoin de ton don. Prépare-toi à ce que le monde retombe sur ses pieds !
– Oui tu as raison…
– Réagis, tu as toujours su ne pas mettre tes pieds dans le même sabot.
– Pour cela que je souhaite ne pas les fourrer dans le même panier !
– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
– Tu verras !
Les jours défilèrent et la sensation que les affaires de Franck ne tournaient pas rond persistait. Les questions fusaient et les langues se déliaient, bonnes ou mauvaises. Arnaud acquit la certitude que son copain accueillait des gens pour autre chose qu’un ongle incarné ou un soin particulier de la voûte plantaire. Mais il le tint éloigné. Qu’est ce qui pouvait bien se tramer ? Une amorce de réponse le cueillit à son retour chez lui un soir de juin, un colis qu’il s’empressa d’ouvrir et qui attisa sa curiosité. Un petit panier en osier résumant toute la facétie de son copain et qui renfermait un carton d’invitation, quelques lignes sous forme de poème. Un haïku, pensa-t-il. Franck le conviait à son cabinet. N’étaient précisés que le lieu, la date et l’heure. Perplexe, Arnaud résista à l’envie de se jeter sur son téléphone pour en savoir plus. La soirée, mais pouvait-il l’appeler comme cela, aurait lieu dix jours plus tard. Allait-il découvrir ce à quoi se livraient Franck et ses acolytes ? En attendant, nombre de ses fidèles patients semblaient déboussolés. Un état d’incertitude désigné par une expression courante mais Arnaud savait très bien ce qu’aurait répliqué son pote : “Foutaises ! Quand on danse, c’est sur les deux pieds. Et si on ne veut pas danser, on reste assis.” Il aurait accompagné sa sentence d’un geste sans ambiguïté destiné à chasser le moindre doute. C’est en se remémorant cette facette du personnage qu’Arnaud fit son apparition dans le cabinet. Des connaissances communes avaient répondu à l’invitation, toutes avides de percer le mystère. Ils rejoignirent la foule d’anonymes qui semblaient en savoir bien plus qu’eux. Franck ne tarda pas à prendre la parole. L’allocution fut brève et des plus explicites. “ Fidèle à ma passion des pieds, j’ai décidé de diversifier mon activité pour consacrer une partie de mon temps à la poésie, encouragé par le prix de l’Académie des Douze Pieds “. Arnaud ne saisit pas tout de suite. Jamais entendu parler de cette institution. Et quel drôle de nom ! Puis la vérité le frappa de plein fouet au moment où Franck brandit une coupe de Champagne. Alors qu’il ne comptait jusque-là jamais les pieds, il allait le faire scrupuleusement à présent. Arnaud adressa un regard à son copain. Dans ses yeux, ça pétillait autant que dans son verre. Un verre à pied.
Comme un ultime pied de nez !

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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2 commentaires pour Pied de nez

  1. Rebmann dit :

    👍

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