Ras-l’urne et couleurs primaires

SAMSUNG DIGITAL CAMERA

Carl ne bronchait pas. Son interlocuteur peinait à arriver au but. Un politicien qui s’imaginait plus malin que ses copains. Oui mais voilà, Carl se contrecarrait de ce monde-là comme de sa première machine à laver et n’y pigeait rien par-dessus le marché. A l’aune des échéances électorales, la nécessité de faire autrement s’immisçait dans les discours. Pour dynamiser l’encéphalogramme électoral et atténuer le ras-l’urne, l’air du renouveau devait s’imposer comme refrain. Simple leurre ? En tout cas la musique semblait connue et le disque rayé précisément au moment du refrain. Il y a cinquante façons de faire autrement, se dit Carl en écoutant le chef politique, et tout autant de manières de le dire. Après le “made in France”, le “made différemment”. Ses promoteurs ne se privaient pas de claironner qu’il fallait redonner de la couleur à la chose politique. C’est là que Carl intervenait. Lui l’expert ès-couleurs, inventeur génial et farfelu, spécialiste de l’électroménager et de la métaphore textile, rien que ça. La commande était claire : raviver l’éclat d’idées, rabibocher, raccommoder et regagner la confiance. Le futur candidat, sensible aux couleurs mais pas aux primaires, sauta donc une étape en frappant à la porte de Carl. Celui-ci avait l’étoffe et le profil de l’emploi. Une mission coton qui n’allait pas de soie, mais un défi comme un autre, pensa Carl le sourire aux lèvres.
Dans les formations traditionnelles, les cabinets se formaient déjà avec leurs thèmes récurrents pour ne pas dire récurant, tout en laissant sur le carreau d’anciens potes. On peaufinait les éléments de langage et on conjuguait la démocratie au participe hâtif, à coups de pages facebook créées à la va-vite et de formulaires donnant le change et l’illusion. Les appareils politiques se voulaient connectés, en réalité plus reliés au Cloud qu’aux Français. Avec tous les risques inhérents à un nuage encombré, saturé, qui finira par se déverser et précipiter la chute à peine l’alerte Orange lancée.
Carl, lui, n’avait que faire de ces considérations politico-météorologiques. Il ne perdit pas une seconde. La chanson de Souchon en fond sonore, il conçut en une semaine une machine à laver spéciale, capable de faire passer les désamours et revenir les couleurs d’origine. Les partis politiques au pouvoir lavaient leur linge sale en famille mais à la main, lui accepta de déposer dans son appareil tout ce que lui confia son client. Des vêtements de ceux qui avaient été habillés pour l’hiver, des cols roulés dans la farine, des vestes élimées et des costumes trop grands. Mais aussi des couvertures souvent tirées à soi et des justes-au-corps-électoral délavés. Il consentit même à y adjoindre tissus de mensonges et affaires pour les blanchir. Il ajouta également promesses non tenues, programmes incomplets, défaites à plates coutures et autres débâcles cousues de fil blanc. Sans oublier visions rétrécies et cohésion en lambeaux. Il remplit plus que de raison la bête au risque de susciter des soupçons de bourrage diurne. Bien sûr, il avait retiré toutes les étiquettes. Succès garanti. L’astuce consistait maintenant à étendre le tout selon un procédé dont Carl détenait le secret. Il exultait alors que les uns et les autres continuaient à s’écharper, éloignant un peu plus les électeurs des bureaux de vote. Erreur fatale de RAL. C’est le “râle” qui l’emportait, le ras-le-bol. Rien d’étonnant : propos acides et base électorale, un rien détonnant !
Carl convia son commanditaire une fois les affaires pliées et la cause entendue. Il savoura le moment où l’homme politique récupéra son balluchon pour partir à l’assaut de la campagne. Mais le candidat déclaré ne changea pas sa façon d’opérer. Au contraire, rien ne se déroula comme prévu. Ses détracteurs et les citoyens l’accusèrent d’avoir effectué un virage idéologique à 180 degrés, d’avoir modifié son opinion du tout au tout. Au plus bas dans les sondages, il déboula furieux chez Carl :
“ Qu’avez-vous fait avec ma veste ?
– Ce qu’il fallait faire, ni plus ni moins !
– Ne me dites-pas que…
– Que ?
– Vous l’avez retournée ? Vous avez retourné ma veste ? Répéta-t-il, ahuri.
– Bien sûr, ce sont les rudiments du lavage en machine !
– Me voilà dans de beaux draps !

Publicités

A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
Cet article a été publié dans Nouvelles. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s