Tournez manège

Le round d’observation débuta à l’heure habituelle ce dimanche après-midi. Ce rite précieux s’était immiscé dans nos vies sans qu’elle et moi imaginions un seul instant y déroger. Dotée d’une sensibilité à fleur de peau, j’évitais à tout prix de la froisser car elle était capable de se mettre en boule au premier mot de travers. Aujourd’hui encore elle s’était pomponnée. Tirée à quatre épingles, propre sur elle, peut-être un peu trop, impeccable dans ses habits blancs. Notre manège s’ébranla alors, elle allongée sur sa monture, prête à monter sur ses grands chevaux à la moindre incartade. Affalé pour ma part sur un siège dans l’optique de la folle chevauchée, déterminé à décrocher le pompon.
Planquée derrière une pudeur mal placée, elle craignait par dessus tout ce qu’impliquait notre relation. Comme si j’avais un jour esquinté son image ou écorné sa réputation !
Mes compagnons dévoués piaffaient sur la table en bois brut, guettant le signal du départ. Je ressassais mon entrée en matière. L’entame déterminait le reste des ébats. Une fois lancé, je flanchais rarement. A son contact, j’avais appris la patience. Elle aussi. Je cherchais la meilleure formulation, elle savait que je la trouverais. Prompte à me reprocher en silence un mot plus haut que l’autre, j’avançais sur des oeufs. Comment faire des histoires sans faire de vagues ? La différence me sautait à la figure, elle admettait tout juste l’embryon d’une nuance.
L’instant de grâce touchait à sa fin. Ma respiration saccadée jusque là reprit un rythme normal. Je sentis arriver l’inspiration suivante, salvatrice. Un regard à gauche où reposait un stylo à la parure noire et argentée, un cadeau de mon frère, puis à droite sur le théâtre des opérations. Tout semblait en place. De son côté, elle me jaugeait consciente de l’imminence du moment fatidique qui mettrait à mal sa virginité. La page blanche dominicale tressaillit une dernière fois. Je m’emparai du sujet pour lui couper le verbe sous le pied. La magie s’estompait, il était l’heure d’y mettre un terme : le tout premier mot du poème.

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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