En temps et en beurre

Le réveil, par le fumet alléché, se mit en branle tant bien que mal. Ce fut moins net que d’habitude. Martin, sur son sommier allongé, se dressa le nez en alerte, pas d’humeur à prolonger la fable. Il renifla trois fois mais sut dès la deuxième. L’odeur n’avait de suspecte que son absence. Un coup d’œil à l’heure confirma sa crainte. Désormais bien éveillé, il se leva, manqua de s’écrouler sur une pile de linge propre, enfila un pantalon à la hâte, pesta en déchirant son tee-shirt et dévala l’escalier jusqu’à la cuisine où il comptait traquer l’anomalie. Il déboula en nage devant le principal accusé qui n’avait pas le droit à la présomption d’innocence. Avant de lui tomber sur le paletot, il avala quelques gorgées d’eau fraîche et s’accorda un instant de réflexion. Qu’est-ce qui avait pu déconner ? Le coupable trônait sur le plan de travail, le regard dans le vague et la cuirasse froide. Son mutisme lui conférait l’air fautif de celui qui n’est pas coutumier du fait. Premier couac de sa carrière d’objet connecté. Martin ne pigeait pas, son taux de réussite n’avait pas d’égal dans le quartier, et ses performances s’étaient même renforcées une fois relié au réveil. Frustré, Martin se précipita sur sa proie, l’empoigna fermement et lui secoua les puces. Aucune réaction. Il le retourna, scruta le mécanisme, tripota les manettes et les capteurs avant de le reposer sur son séant. Toujours rien. Au bord de la crise de nerf et déjà en retard, il s’assit pour récapituler. Robots réglés, baguette à sa place, odeur sélectionnée et réveil en phase. Procédure suivie à la lettre. En contemplant de plus près la scène du crime, il se demanda si le morceau de pain n’avait pas raccourci. Impossible, il n’y avait pas la moindre trace d’activité matinale. Elle aurait dû se tenir là, apprêtée, attirante et maquillée généreusement. L’engin qui ne lui laissait que des miettes, n’avait cette fois rien concédé. Et pourtant, les appareils ne semblaient pas disposés de la même façon que la veille. Il n’était pas fou, elle devait se planquer dans un recoin de la cuisine. Peut-être avait-elle été emportée par son élan ou mue d’une subite envie d’aventures, désormais en danger, coincée sous un meuble ou entre deux ustensiles. Tête baissée, Martin plongea sous le réfrigérateur, puis procéda à une fouille en règle de la pièce, soulevant les dessous de plats, déplaçant le four micro-ondes et les livres de recettes. Les torchons valdinguèrent, bientôt suivis des fourchettes, des cuillères et des filtres à café. Il jura quand un couteau à pain oublié au fond d’un tiroir vint se rappeler à son bon souvenir. Poignet entaillé. Arrivé devant l’armoire à pharmacie en grimaçant, il décida d’accélérer le mouvement. Son collègue Patrice tout juste installé dans le lotissement ne tarderait pas à sonner. Les deux amis covoituraient depuis un mois. Départ chaque matin à sept heures quinze pétantes.

Martin lança un dernier regard noir au grille-pain. A l’ère de la maison intelligente, il n’allait quand même pas trancher tout seul ses tartines et étaler la confiture ! Le pot le narguait, couvercle dévissé et fraise moqueuse. Il y avait tromperie dans l’air. Résigné, il fit une croix sur son petit-déjeuner et fila à la salle de bain où sa brosse à dents ne l’avait pas attendu. La pâte dégoulinait déjà, échappant à la vigilance des poils traumatisés par les usages quotidiens. Encore un objet pas au point, incapable de s’adapter à la défaillance du grille-pain.

Par la fenêtre du salon, il aperçut la berline noire devant le portail. Patrice avait la ponctualité chevillée au corps. L’horloge indiquait pourtant sept heures trente passées. Sa réputation ne devait pas être si bien chevillée que ça ! Martin accusait le grille-pain, lui un retard de dix minutes, ce qui revenait au même, ils étaient à la traîne. En réalité, tous les deux accusaient le coup. Les compères se retrouvèrent dans l’habitacle aussi perturbé l’un que l’autre. Patrice donnait l’impression d’avoir avalé sa tartine de travers, Martin ne digérait pas sa perte.

« T’en fais une tête

  • Je viens de me chamailler avec ma femme pour une sombre histoire de grille-pain
  • Tiens donc !

  • Il s’est déclenché tout seul !

  • Et ?

  • Elle m’a reproché le bruit !

  • Ne me dis pas que ça a fait sonner ton réveil ?

  • Tu sais bien que je n’ai pas de réveil, Martin. Mais tu me croiras ou pas, il y avait une tartine à côté de mon bol quand j’ai débarqué dans la cuisine !

  • Intéressant !

  • Te fous pas de moi ! Avec ma confiture préférée, en plus !

  • Laisse-moi deviner, de la fraise ?

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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