Joindre l’utile à l’inutile

Quel culot ! Avec lui, nul doute que je vise en plein dans le mille. Mon poulain a balayé mes hésitations en trois apparitions publiques et un coup de force médiatique à faire pâlir ses concurrents. En ce dimanche de vote, sur le chemin des urnes, j’ai le sourire franc et des certitudes plein les poches. Mon choix se porte sur le trublion de la campagne, le douzième homme, l’invité surprise à la carrière fulgurante : le vote utile. D’abord cantonné à un rôle de figurant, sous-estimé, accordé à toutes les sauces, en genre et en nombre de voix, le voilà qui s’est rebiffé. Lassé de servir à, de, pour, contre, avec ou sans, fatigué de barrer la route et de s’opposer, il a troqué les prépositions de tout poil pour des propositions, les siennes. Dans cette tambouille à deux tours et bien plus de demi-tours et de volte-faces, il a rugi à la tribune, s’est emparé des hashtags et a mis à l’aise l’indécis par écrans interposés ou calicots bariolés, plébiscité par les onze candidats parrainés, élogieux à son égard. Une unanimité rare.
Au moment d’entrer dans le bureau, j’ai encore en tête les images de la fin de campagne fougueuse de l’ovni. Quel enthousiasme inespéré ! Mais très vite, je déchante. Pas de bulletin « UTILE » sur la table, seuls onze noms me font face. Mes poches commencent à se vider, mes convictions se font la malle. Une erreur, ce ne peut être qu’une erreur. Un oubli. Pas grave, je bombe le torse, referme ma dernière poche remplie, inspire un bon coup, me saisis d’un stylo et de deux morceaux de papier, m’isole derrière le rideau et griffonne à la hâte le nom de mon candidat. U, T, I, L,…ma dyslexie me revient en pleine tronche au mauvais moment. Avec ou sans e ? Le sentiment du devoir presque accompli, je fonce vers l’urne. Sept paires d’yeux m’observent. Beaucoup trop pour un seul bureau.
« Dites, m’sieurs dames, manquerait pas un bulletin ?
– Non Monsieur, le compte est bon.
– Et le vote utile, alors, vous en faîtes quoi du vote utile ?
– Écoutez Monsieur…
Il me gonfle avec ses « Monsieur ». Je sens pourtant que je l’ai déstabilisé !
– Oui ?
– Pas de remous, vous êtes ici dans un sanctuaire de la République.
Un quoi ? Il me prend pour qui ?
– Vous vous foutez de moi ?
– Je vous en prie, la démocratie ne tolère pas ce genre de comportement.
Il divague. Mais je sens qu’il commence à perdre les pédales.
– Et vous croyez qu’elle vous autorise à virer le douzième homme à la dernière minute  ?
– Mais enfin de quoi parlez-vous ?
– Pas grave, de toute façon j’ai rectifié l’erreur au crayon. Laissez-moi simplement vous dire que c’est nul !
– Oui, c’est nul !
Quelle réplique ! Bec cloué et vote validé, je peux regagner mes pénates.
– Ah une dernière chose, m’sieurs dames, y a pas de e à utile, vous confirmez ?
– Euh, si, il y en a un…
– Pfff, nul !
– Plus que jamais !

 

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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