Deuil à feu doux

Morte. Pour une fois, appelons un chat un chat, au diable les métaphores ! Évidemment, ça ne va pas mieux en le disant. Cinq jours que tu m’as quitté, ma cocotte, et me voilà contraint de me dépatouiller avec une solitude valant déjà son pesant de cacahuètes avariées. En moins de trois pas hasardeux dans notre rue mal éclairée, tu as semé la pagaille dans ma tête et l’émoi dans la cuisine, ou l’inverse. As-tu mesuré les conséquences de ton geste ? Je t’en veux, tu sais. Bon sang, regarde ma tête ce soir. Affirmer que je suis paumé relève de l’euphémisme douteux. L’envie me chatouille de tout envoyer valser sur les murs fraîchement repeints de la cuisine, à commencer par les figures de style. Suivies du tablier informe, des ustensiles menaçants et des ingrédients éparpillés pour l’heure aux quatre coins de la pièce. En clair, tu me manques affreusement, terriblement. Comment ? Oui, le deuil octroie une seconde chance aux adverbes. Tout le contraire du suicide ! Selon la voisine, une fin qui sied aux lâches, un mantra martelé par Mireille à longueur d’année comme pour conjurer le sort – raté ! – elle qui n’est pas à une idée arrêtée près. Me suis toujours demandé comment une telle virtuose aux fourneaux pouvait flancher face à ses semblables, lâchée par des humeurs bondissantes. Capable dans la même heure d’une finesse inouïe en cuisine et de passer ses nerfs sur ses proches sans raison. Crois-moi, ses crèmes brûlées sont à tomber par terre, et quand il m’arrivait d’y goûter, je tombais de haut, depuis les cimes de la perfection culinaire. Dotée de l’humour d’un docker un jour de grève et d’une tolérance au bruit faiblarde, elle a vu d’un mauvais œil ton installation, comme si notre ménage était apte à torpiller sa tranquillité. Du jour au lendemain, oubliée la crème brûlée. Alors quand tu t’es jetée sous les roues de la première voiture venue avec la conviction d’un jeune comédien propulsé sur les planches dans le rôle principal, hors de question d’y voir un acte de lâcheté ! La marque d’un courage solide, oui, et d’un sens aigu de la blague, ladite bagnole étant celle de Mireille, passée d’Audi flambant neuve à feu l’Audi, sous les imprécations incendiaires de l’excitée d’à-côté. Tu aurais vu sa tête, et celle de la carrosserie, aussi froissées l’une que l’autre ! Le moteur esquinté a toussé avant de s’éteindre, tout le contraire de Mireille qui a rugi de plus belle. L’épisode aurait pu m’arracher un sourire si tu avais eu la présence d’esprit d’en réchapper. Non, tu as laissé libre cours à ton jusqu’au boutisme. Tu savais toujours ce que tu voulais, et je te soupçonne de m’avoir laissé en plan sciemment, tes dernières volontés inexprimées. Permets-moi donc d’accommoder à ma sauce. À ce propos, tu ne saurais pas où se planque le poivre ? Je te connaissais soupe-au-lait, pas dépressive, et si notre couple vacillait de temps à autre, tu prouvais chaque jour qu’il ne suffisait pas de battre de l’aile pour voler vers d’autres cieux.

Dis, tu la connais, toi, la recette ? Par quel bout commencer ? D’accord, je remballe mes questions stupides. Inutile de te cuisiner de la sorte. À moins que ? Mets-toi à ma place, j’ai un suicide sur les bras, ta mort sur le cœur, je passerai à table sans appétit et sans toi, et je me farcis la préparation d’une volaille dodue. Si seulement tu pouvais me faire un signe. Ce plat-là ? Celui-ci ? Et l’accompagnement ? Carottes, poireaux, navets ? Tu m’as toujours tanné pour être accompagnée, maintenant que je te le propose, tu ne pipes mot. Ce sera écrasée de pommes de terre, un hommage en quelque sorte. Encore un petit effort avant de lancer la cuisson. Ah, j’allais oublier les oignons ! Une poignée en guise de bonne conscience, en vertu de leur capacité à faire chialer, de quoi alléger mon esprit emberlificoté dans les brumes. Depuis ton départ, mes pensées sont aussi mouvantes que les idées de Mireille fixes, elles s’évaporent au petit jour et se confondent avec les volutes des cafés que j’enchaîne avec une constance nouvelle. Les oignons, donc. Tu me verrais à l’instant les martyriser, comme si la brutalité conférait une légitimité aux larmes. Oui, je pleure désormais, à grosses gouttes, chaudes, franches, tel un torrent de montagne gonflé par la fonte des neiges. Il va de soi que les patates connaîtront le même sort, pulvérisées sous les assauts du presse-purée guidé par un bras en mode vengeance gratuite, avant d’échouer dans une assiette, plus écrabouillées qu’écrasées.

Il y en aura pour quatre, et autant en épluchures. Tu aurais apprécié. Oui mais voilà, au risque de me répéter, tu n’es plus là. Ce n’est pas tout à fait exact, disons que tu as choisi une autre voie. Celle te menant au nid de poule – ironie de l’histoire – fonçant bec le premier sur le pare-choc de l’Audi. Mireille n’en démordait pas, une poule seule, c’est la déprime assurée. En observant ta dépouille assaisonnée, je me demande si elle n’avait pas raison pour une fois.

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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