Un arbre peut en cacher un autre

Ce soir, happé par le tournis de la page blanche, je décide de bousculer ma routine d’auteur paresseux et de faire plume basse sur le premier sujet ardu venu. Ce sera les arbres, tout aussi casse-gueule que le cinéma japonais d’après-guerre, des thèmes à des années lumière de mon univers. Débuter mon histoire par « Assis au comptoir, un verre de vodka à la main, le jeune homme semble tout aussi concentré que sa boisson diluée » conférerait une toute autre orientation au texte mais revêt une banalité affligeante tant j’ai déjà exploité le thème en long, en large et en travers des comptoirs cajolés par Fabrice, mon colocataire. Un type qui voue un acharnement de tous les diables à honorer son abonnement aux bars du coin et aux personnages qui gravitent dans le quartier, quand lui a abandonné depuis longtemps son équilibre à ses breuvages préférés comme on confie un secret à l’oreille d’un pote. Une source d’inspiration quotidienne.

Des futaies aux hêtres inconnus recueilleront donc ma plume le temps d’une nouvelle. C’est tout vu, elle sera courte et nerveuse. J’étais gamin des villes biberonné au bitume, je suis trentenaire des métropoles féru de béton. Incapable de distinguer une vache normande d’une charolaise, un platane d’un chêne vert, une tulipe d’une jonquille. Pour moi les arbres ont longtemps été classés en deux catégories, les spécimen à feuilles d’un côté, ceux à aiguilles de l’autre, et ont été plantés en scarifiant les artères urbaines sous les assauts de marteaux piqueurs ravageurs. Pour les parcs, c’est une autre histoire mais qui demeure un mystère épais tant il me paraît incongru de gaspiller une surface promise au minéral. Quelle hérésie ces arbres patibulaires amassés dans des jardins publics, projetant leurs ombres glaciales et menaçantes sur des passants obligés de courber l’échine et d’allonger le pas dans cette jungle hostile et sombre. Certains inconscients osent pourtant s’asseoir sur des bancs mis là par une municipalité irresponsable. Pire, des marmots en culottes courtes s’agitent dans d’immenses bacs à sable ou malmènent des jeux rouillés et autres structures imbriquées dans ce fouillis d’écorces. Encore un coup de la ville ! Las, séquoia, pins, charmes et autres bouleaux – j’ai consulté les étiquettes du jardin d’à-côté – attaquent également les magnifiques façades rénovées des avenues alentours. C’est bien beau de se casser la tête et la tirelire à poser de larges baies vitrées si ces voisins d’une autre époque grignotent la lumière en toute impunité ! La prime à l’âge, diront certains. Adolescent, quand j’ai découvert l’existence des forêts, il m’aurait fallu un de ces bancs tant le choc a été rude. Des arbres à perte de vue diffusant leurs pouvoirs maléfiques. En réalité, l’horizon est bouché dès les premières rangées. Ceux qui cachent la forêt désignent l’immensité effrayante.

Assez divagué, et si je me concentrais sur mon histoire ? Premier jet achevé non sans embûches. Relecture. Soupirs. Au lieu d’un récit tranchant, j’ai sous les yeux un maelstrom dense, touffu, indigeste. Des fioritures sous chaque feuille, des lourdeurs planquées au coin du bois. Un guet-apens végétal à la hauteur de ma tentative périlleuse. Mon pari se mue en piège qui referme ses branches noueuses sur mes espérances. J’inspire fort pour me donner de l’air, comme étouffé par la moiteur de ce magma de mots, à l’affût d’une clairière. En deux paragraphes, mon style a perdu de sa prestance, de sa souplesse et de sa légèreté. Ça fait beaucoup pour un hymne à la chlorophylle ! J’ai sous-estimé la hauteur de la marche, sa régularité également. Je me suis imaginé virevolter de ligne en ligne comme Tarzan de liane en liane. Grossière erreur. Après tout, je devrais me contenter des frasques de Fabrice. Que choisir ? Déchirer cette ébauche ou corriger, effacer la difficulté ou sauver la forêt ? Comme la lumière tarde, je me précipite à la fenêtre. Les deux mains cramponnées au garde-corps, je m’imprègne d’une bonne dose de fragrances urbaines, quelques décibels revigorants, l’odeur mêlée des gaz d’échappements et des cuisines du restaurant turc du rez-de-chaussée.

Regonflé à bloc, j’élague, débite, trie, jusqu’à ce qu’il ne reste à retirer qu’une poignée d’épines réfractaires. Je contemple le résultat. Rien, ça ne ressemble à rien. Tout juste à une forêt fourbue après le coup de sang d’une tempête musclée. Au loin vers le Sud, le ciel grogne. Je n’aime pas l’orage, la pluie, à eux deux ils exacerbent les senteurs des végétaux et délavent les couleurs de la ville. Je lève la tête et bute sur la nuit. Combien de temps s’est écoulé depuis l’amorce de mon rafistolage ? Je n’ai pas entendu Fabrice sortir. Mon regard se perd dans les ténèbres, mon poignet engourdi déclare forfait, lâchant dans un bruit sourd le stylo sur le parquet. Ma torpeur s’efface au coup de tonnerre inaugural, surpuissant. Sans doute pressé de se lancer dans la saison, il n’a pas attendu l’éclair. Je réalise soudain qu’il a frappé dans l’entrée de la colocation. Le retour de beuverie de Fabrice, en rélaité. Rond comme une queue de pelle et comme chaque soir de week-end. Étrangement, l’image fugace de ma pelle à tarte se matérialise dans mon esprit, crochue à son extrémité. À peine relevé, mon colocataire fait une entrée fracassante dans ma piaule, puis, d’un geste théâtral, brandit sa nouvelle écharpe :

« Tu vois, Fred, elle tient chaud, mais alors qu’est-ce qu’elle donne soif !

Quand certains se créent des nœuds au cerveau pour aligner deux phrases, d’autres ont le prétexte limpide et l’enchaînement des verres fluide. Ce soir, je ne suis pas d’humeur à éponger le ruissellement de ses états d’âme éthyliques. Je me replonge dans mes gribouillis, Fabrice, lui, adossé au buffet, entame son monologue. Ce soir, il a troqué bières, vodkas et mauvais alcools contre du pinard. De prestigieux crus selon lui. Je me crispe quand je distingue au milieu de son charabia :

« …fût de chêne, arômes de fleur, herbe fraîchement coupée, boisé ! »

C’est de la provocation ! Mais son discours m’arrache un sourire. Je me baisse à la recherche de mon stylo, saisis une page blanche et y glisse quelques mots qui feront l’affaire avant que l’idée ne s’évapore dans la nuit d’été. L’orage a passé son chemin, un signe. Si le succès littéraire se mesurait à l’inspiration d’un sujet, il faudrait décerner un prix à Fabrice qui, pour l’heure, ronfle, affalé au pied du seul pot de fleur de l’appartement.

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A propos Mathieu Jaegert

...là où vont mes mots.
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