Du tac au tic-tac

Les objets connectés peuplent déjà notre quotidien, chatouillent l’ordre établi et titillent la morale. Résolus à faire la pluie et le beau temps du matin au soir. Mais aussi pendant la nuit et au lever. Précisément le but du nouvel arrivant, le réveil. Vous serez tiré du lit par le bébé de la bien-nommée société Holi ! Un joujou aux capteurs aussi nombreux que vos couette et oreiller réunis sont rembourrés de plumes. Pas question pour la start-up primée de s’endormir sur ses sommiers ! Le dernier né affûte son réseau à grande vitesse, se synchronise à vos agendas, aux conditions de trafic et à la météo histoire de se manifester au moment opportun. Soyez assuré de son dévouement corps et alarme. Son heure sera la vôtre. Dès lors, plongez sans crainte dans les bras de Morphée et dans l’inconnu. Lui s’adapte à l’imprévu du tac au tic-tac, faisant son affaire du préavis de grève à la RATP ou des chutes de neige matinales. Avec le réveil qui s’ajuste, dormez du sommeil du juste ! Dingue le boulot qu’ont abattu leurs experts marques-et-dring !
Mieux, il calcule la probabilité de perdre du temps à chercher partout son trousseau de clés ou à lacer les chaussures de la marmaille récalcitrante, et celle d’avoir envie d’une tartine supplémentaire sur la base du repas de la veille au soir. Envoyant fissa les consignes au grille-pain. Assoiffé de données, il détecte votre aptitude à vous lever du bon pied, vos capacités en mécanique en cas de batterie faiblarde, il guette vos insomnies et enregistre l’intensité de vos ronflements. Malade pendant la nuit, 40 degrés au réveil ? Pas un problème, Bonjour – oui c’est son petit nom – transmettra derechef un message à votre patron. Simple comme…Quoi ? Je m’enflamme ? Possible !
A six, sept ou huit heures, votre programme Deezer lancera votre journée. Vous ne sortirez plus jamais de votre somme sans sommation, votre musique préférée emplissant votre chambre crescendo.
Bien sûr, difficile de l’empêcher de communiquer avec ses potes connectés dans la maison. C’est le revers de la médaille. Inutile de freiner son penchant naturel à la cachotterie et à la conspiration. Vous le verrez ainsi se liguer avec le frigo et vous prodiguer des conseils à tout va : mange pas si, bois pas ça ! Ne vous laissez pas impressionner, rappelez-lui qui est le patron. Il vous entendra, reconnaissance vocale oblige. A ce propos, j’entends déjà les sceptiques répliquer à raison. Oui, si vous parlez dans votre sommeil, vous risquez de dérégler Bonjour.
Comment ? Vous n’avez pas de couverture ? Pas d’inquiétude, Bonjour apprécie tout autant draps, couettes et sacs de couchage. Pardon ? Je n’ai pas compris ? Le réseau, vous n’avez pas de réseau ? Autant pour moi. Eh bien, que répondre…sans couverture, restez sous les couvertures ! En attendant la prochaine invention qui vous sortira de là.

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Coup de filet

Difficile de trouver plus réfractaire à la cause militaire. On ne me compte pas non plus parmi les inconditionnels des séries télévisées. Et pourtant voilà une décennie que je ne loupe pas une miette de leurs campagnes, pas le moindre épisode, saison après saison. Scotché à leurs exploits et à mon canapé. Admiratif de leur attirail et de la façon dont ils fourbissent leurs armes avant le combat. Regardez-les choyer leurs munitions, couver leurs balles dont l’éclat regorge de promesses. Voyez comme ils sont prêts à livrer bataille, à lancer l’assaut, rompus à ces joutes de haut vol et à ces tirs millimétrés. La précision comme mantra. Au gré des stratégies, ils manœuvrent au large ou au près, ne craignant pas le contact mais sachant contourner si nécessaire. Puis dans un bruit assourdissant, le bras armé déclenche un tir surpuissant d’une justesse redoutable. Clameur du missile expédié, défense perforée. Le commando défie la gravité, tout se jouant entre sol et air. Planant à près de deux mètres au-dessus du théâtre des opérations, les tireurs d’élite délitent le bloc adverse. Ils achèvent le travail au sol dans un corps-à-corps entre gens bien entraînés. L’opération est un succès, le coup de filet assuré. Croyez-moi ou pas, la lutte, âpre, recèle d’infinies touches de poésie.
Dire que je me suis toujours montré frileux envers le patriotisme. Me voilà poussant la chansonnette, entonnant la Marseillaise comme jamais. Ici les parades annoncent une autre saveur, ponctuées d’une folie qui contrecarre l’ordre établi. Je suis aux anges. Bien sûr, les honneurs militaires à outrance me débectent. Et pourtant je ne suis pas insensible lorsque le chef des armées reçoit ces récidivistes aux multiples breloques.
Tout aussi méfiant envers la cause religieuse mais disposé à l’exception lorsque cette religion est partagée par tous les camps, sur tous les terrains. Celle du beau geste. Main gauche, main droite. Un jeu d’experts. Ceux du handball.

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Pilote de lignes

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En ce début d’année, je me suis mis dans la caboche de laisser tomber bonnes résolutions et vœux pieux. Mais après moult consultations, j’en ai adopté une frisant des sommets d’originalité. Garder la ligne. Alléger mes menus, évacuer les lourdeurs, le trop-plein. Elargir le champ des possibles en diversifiant la pioche. Ajuster mes approvisionnements, rééquilibrer les usages. Jusqu’alors, je me fournissais chez Robert, puis j’ai sondé une concurrente locale, une grande rousse. Se débarrasser des fioritures, profiter du meilleur. Le tout sans figures imposées ni compléments futiles dont regorge une certaine presse. Une façon de lutter contre le gaspillage et de monter en régime tout en renouant avec le plaisir. Bien sûr j’y laisserai des plumes. Logique. C’est le passage obligé d’un pilote de lignes, gros consommateur de mots, auteur à ses heures.

 

 

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Jouez au froid, résonnez sornettes

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« Y a plus de saison » qu’on clame haut et fort dans les bistrots de France et de Navarre. Et pas que dans les troquets. Sur les marchés, chez le docteur, au bureau ou dans les gares. Un adage rebattu généreusement par les médias. Mais quand par le plus grand des hasards d’une fourberie sans nom, l’hiver culotté se radine, lesdits journalistes, gelés aux entournures, sont pris en flagrant délire de « pourvu que ça dure ! ». Les voilà faisant des pieds transis et des mains engourdies pour mettre en scène les records en soustrayant des degrés aux mesures officielles. L’information subit le même traitement que les chaussées. Les présentateurs apportent leurs grains de sel par brassées entières. Un trop plein éclaboussant les écrans comme le sel maquille les carrosseries. Une emphase à côté de la plaque de verglas. En cette période d’après Noël, ils accueillent le froid tel le Messie, célébrant son avènement. La vaguelette déferle et les directs s’enchaînent. Aux sceptiques qui réduisent la vague à l’Europe centrale, on ressert Tchernobyl et son nuage. Face au risque, les avalanches d’informations sont déclenchées : flot continu et flocons ténus. Le saupoudrage devient couche, la pellicule de glace patinoire olympique et le moindre monticule congère énorme. « Jouez au froid, résonnez sornettes ! ».
Les trois mages dépêchés sur place ne savent plus où donner du bonnet. La caméra vacille, bousculée par Gelfor tout juste proclamé envoyé spécial mais néanmoins dépourvu d’équipements adaptés. Son équilibre retrouvé, il s’étonne de l’agilité d’une mamy à l’air goguenard. Les yeux écarquillés, lui et Vlalebazar voient passer la dame qui leur cloue le bec d’un geste moqueur vers sa semelle cloutée. Puis, par un acte de bravoure de nature à arracher un sourire au plus imperturbable des gardes suisses, ils jouent des coudes en direction d’une maman et de sa fille. Décrivant en détail la panoplie de la petite, Gelfor salue le port d’un bonnet, d’un anorak et de gants comme le plus grand exploit qui lui ait été donné de vivre dans sa carrière. On le sent flancher, pas loin de lâcher son micro à la découverte du sous-pull de la gamine. Rien que ça ! Finalement, c’est un petit cri qu’il lâche, à mi-chemin entre euphorie et expression du devoir accompli. Gasparadra, lui, se tient prêt à dégainer en cas de gadins inopinés alors qu’en plateau, on prépare la chute du reportage.
Quelle dépense d’énergie pour si peu ! Des médias dépassés par l’avènement. Las, s’ils étaient doués d’une once d’expérience, ils auraient consulté les oracles dès l’automne, sondé les ours polaires du zoo de Vincennes, passé en revue les dictons et comparé la taille des glands de la forêt de Brocéliande aux spécimens de celle de Fontainebleau. Après deux jours de débats enflammés, les commentaires vont bon train : le coup de froid va-t-il s’intensifier ? Évidemment ! Place aux -20, -30 ! Que dis-je ? On annonce même ici ou là -40…
…Les soldes se profilent à l’horizon !

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Café moulu odeurs foutues

Sur le siège passager, Vanessa savourait la quiétude des premiers instants des vacances quand un bruit suspect l’alerta :
« Chéri, Léo vomit !
– Tu as prévu le café ?
– Euh, oui…
– Fais-le couler alors !
– Ton fils est malade et tu penses à déguster ta tasse de café ?
– Qui t’a parlé de le boire, suffit de le faire couler.
– De toute façon, je n’ai embarqué que des gobelets. Les tasses, c’est encombrant, fragile et…
– Abrège, Vanessa, je croyais que Léo vomissait ?
– M’enfin tu m’embrouilles avec ton café !
– Bon, démarre la cafetière, je me gare dès que je peux.
– C’est une thermos.
– Une thermos ?
– Bah oui, préparé avant le départ, chaud comme tu l’aimes…
– Alors là c’est la meilleure ! Encore ta manie de tout prévoir !
– Mais…
– On a bien emmené des filtres et du café ?
– Oui.
– A la bonne heure !
– Mais pas la cafetière, le gîte est équipé…
– Voilà autre chose !
– J’aurais peut-être pu lire dans le marc ta colère du jour !
– Tu l’as jeté je parie ?
– Quoi ?
– Le marc, voyons…enfin tu le fais exprès !
– C’est rien Léo, papa va s’arrêter et gentiment nettoyer…
– Je crois qu’il y a une cafetière dans mon vieux sac de voyage à l’arrière.
– Fabrice qu’est-ce qui te prend ? Ton fils vient de vomir à s’en tordre les boyaux, sa sœur se réveille alors qu’elle ne mouftait pas depuis le départ pour une fois et toi tu fais ce foin pour un fichu café !
– Tu ne sens rien ?
– Si, ça pue…
– Justement !
– Justement quoi ?
– Le café coulé nous aurait épargné l’odeur.
– Et ton cirque ?
– C’est sérieux ! Sans parler des vertus du marc.
– Tu tires ça d’où ?
– Des toilettes.
– Je me disais bien que c’était une idée foireuse de laisser traîner la presse féminine… Rendors-toi Juliette.
– Et puis maintenant que j’y pense, mon père aussi faisait couler le café sur la route des vacances.
– Une astuce de grand-mère, en somme !
– Oh ça marche avec toutes les marques de café.
– Je comprends pourquoi il est devenu dépendant à la caféine, ton père, tu étais malade en voiture ? Juliette, s’il-te-plaît !
– Pas du tout mais mon frangin oui ! Moi, je ne vomissais pas. Seulement quand le café n’avait pas coulé en temps et en heure…incommodé par l’odeur sans doute.
– Mamaaaaan, hurla soudain Juliette.
– Quoi encore ?
– Fais couler ce foutu café ! Parvint-elle à articuler avant de voir un reliquat de petit-déjeuner jaillir entre deux spasmes !

 

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En ligne

Le commanditaire n’y est pas allé par quatre chemins. Toutes les traces apparentes devaient disparaître. Je me suis chargé d’exécuter la sale besogne et d’éliminer ces témoins d’un autre temps. Toutes les parties prenantes du réseau ont été enterrées ici. Sans scrupule. Oui mais voilà, nul n’est à l’abri d’une bourde. Moi le premier. On m’infligea donc l’honneur de déterrer les souvenirs pour réparer l’erreur. Le brouillard enveloppait encore la campagne mais je n’eus aucune difficulté à me repérer. Je m’étais trompé sur toute la ligne, il me fallait donc pelleter d’un bout à l’autre. Je posai mon matériel au pied d’un calvaire recouvert de mousse et repris mon souffle. Tout ça pour trois riverains privés de téléphone.

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Piquet de grève au pied du sapin

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Une colère sourde s’emparait des rangs. Du jamais vu dans l’atelier. L’amorce d’un conflit social inédit au sein de l’usine dont les affaires prospéraient pourtant d’année en année. Noël oblige, l’activité battait son plein en cette fin novembre. Les fêtes constituaient d’ailleurs le cœur de leur métier. Pas l’idéal pour entamer un bras de fer avec le boss, avaient argué les plus jeunes. Au contraire, leur avaient rétorqué Sabrina et Jeff, leaders naturels d’un mouvement entamé après l’été. Bien sûr, une action n’aurait rien de populaire, et toute interruption de livraison ne resterait pas sans conséquences. Pour l’instant, les médias avaient été tenus à l’écart, l’accès à l’information verrouillée par le boss comme d’habitude. Une façon de protéger le savoir-faire ancestral transmis de père en fils. Certains osaient la formule « de père en père », le paternalisme opérant en ces lieux telle une doctrine magique. Mais la gentillesse légendaire du patron avait ses limites, la patience de ses petites mains aussi. Fini le temps de l’exécution docile, de l’obéissance sans rechigner, de l’encaissement indolore de la montée en charge de la production. Sabrina et Jeff voulaient montrer au grand chef qu’ils en avaient sous la casquette et ras-le-bonnet, ou inversement. Et pas qu’à lui, au monde entier. Plus que les tâches répétitives, le matériel défectueux pesait dans leur engagement. Un outil de production obsolète, un costume de travail has been et une coiffe souvent trop ample qui tombait sur les yeux. Des moyens jamais renouvelés au nom de la sacro-sainte tradition ! Leur travail était reconnu sur toute la planète, rendait fous de joie grands et petits, mais les gens savaient-ils ce qu’ils enduraient ? Ici à Noël, on poussait le sens du détail jusqu’à emballer les cadeaux et glisser quelques mots choisis minutieusement. Comment expliquer alors que gloire et mérite n’échouaient qu’au patron ? Il était temps de se rebiffer. D’autant que la concurrence affûtait ses griffes. Délais imbattables et livraisons par drones quand le transport vieillot officiait encore. Le discours rôdé de Sabrina et Jeff essaima à toute allure dans l’atelier.
« Vous verrez, bientôt on se coltinera la corvée des calendriers de l’Avent ou on nous enverra faire les marioles dans les écoles et aux arbres de Noël ! »
Réunis en assemblée générale, les deux meneurs et leurs acolytes fourbissaient leurs armes avant le rendez-vous avec le patron. Lui n’avait rien vu venir. La contestation qui enflait le prenait au dépourvu. Le vieillard, tout à la fois fondateur, représentant, responsable marketing et directeur général de l’institution, vivait sur ses acquis. Soupe au lait – plutôt potage que laitage d’ailleurs, et pantouflard, il cultivait son apparence. Sans toutefois accorder la moindre interview et réduisant ses apparitions publiques à peau de chagrin. S’il appréciait le confort de l’empire qu’il avait façonné, il s’accordait une fois l’an un voyage. La tournée des popotes comme il la nommait, visitant un à un tous ses clients. Ce matin-là, à leur demande, il s’apprêtait à recevoir une poignée de ses employés. Bien décidé à camper sur ses positions, droit dans ses bottes.
Au moment de frapper à la porte, Sabrina se retourna vers Jeff, l’encourageant d’un regard franc et appuyé. Le jeune homme inspira avec force. Devant l’immense bureau en tek, ils le virent ajuster ses lunettes et son ceinturon, la mine sévère.
Tous deux savaient que le boss ne ferait aucun cadeau. Pour une fois. Pas simple la vie de lutin du Père Noël !

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