Pilote de lignes

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En ce début d’année, je me suis mis dans la caboche de laisser tomber bonnes résolutions et vœux pieux. Mais après moult consultations, j’en ai adopté une frisant des sommets d’originalité. Garder la ligne. Alléger mes menus, évacuer les lourdeurs, le trop-plein. Elargir le champ des possibles en diversifiant la pioche. Ajuster mes approvisionnements, rééquilibrer les usages. Jusqu’alors, je me fournissais chez Robert, puis j’ai sondé une concurrente locale, une grande rousse. Se débarrasser des fioritures, profiter du meilleur. Le tout sans figures imposées ni compléments futiles dont regorge une certaine presse. Une façon de lutter contre le gaspillage et de monter en régime tout en renouant avec le plaisir. Bien sûr j’y laisserai des plumes. Logique. C’est le passage obligé d’un pilote de lignes, gros consommateur de mots, auteur à ses heures.

 

 

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Jouez au froid, résonnez sornettes

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« Y a plus de saison » qu’on clame haut et fort dans les bistrots de France et de Navarre. Et pas que dans les troquets. Sur les marchés, chez le docteur, au bureau ou dans les gares. Un adage rebattu généreusement par les médias. Mais quand par le plus grand des hasards d’une fourberie sans nom, l’hiver culotté se radine, lesdits journalistes, gelés aux entournures, sont pris en flagrant délire de « pourvu que ça dure ! ». Les voilà faisant des pieds transis et des mains engourdies pour mettre en scène les records en soustrayant des degrés aux mesures officielles. L’information subit le même traitement que les chaussées. Les présentateurs apportent leurs grains de sel par brassées entières. Un trop plein éclaboussant les écrans comme le sel maquille les carrosseries. Une emphase à côté de la plaque de verglas. En cette période d’après Noël, ils accueillent le froid tel le Messie, célébrant son avènement. La vaguelette déferle et les directs s’enchaînent. Aux sceptiques qui réduisent la vague à l’Europe centrale, on ressert Tchernobyl et son nuage. Face au risque, les avalanches d’informations sont déclenchées : flot continu et flocons ténus. Le saupoudrage devient couche, la pellicule de glace patinoire olympique et le moindre monticule congère énorme. « Jouez au froid, résonnez sornettes ! ».
Les trois mages dépêchés sur place ne savent plus où donner du bonnet. La caméra vacille, bousculée par Gelfor tout juste proclamé envoyé spécial mais néanmoins dépourvu d’équipements adaptés. Son équilibre retrouvé, il s’étonne de l’agilité d’une mamy à l’air goguenard. Les yeux écarquillés, lui et Vlalebazar voient passer la dame qui leur cloue le bec d’un geste moqueur vers sa semelle cloutée. Puis, par un acte de bravoure de nature à arracher un sourire au plus imperturbable des gardes suisses, ils jouent des coudes en direction d’une maman et de sa fille. Décrivant en détail la panoplie de la petite, Gelfor salue le port d’un bonnet, d’un anorak et de gants comme le plus grand exploit qui lui ait été donné de vivre dans sa carrière. On le sent flancher, pas loin de lâcher son micro à la découverte du sous-pull de la gamine. Rien que ça ! Finalement, c’est un petit cri qu’il lâche, à mi-chemin entre euphorie et expression du devoir accompli. Gasparadra, lui, se tient prêt à dégainer en cas de gadins inopinés alors qu’en plateau, on prépare la chute du reportage.
Quelle dépense d’énergie pour si peu ! Des médias dépassés par l’avènement. Las, s’ils étaient doués d’une once d’expérience, ils auraient consulté les oracles dès l’automne, sondé les ours polaires du zoo de Vincennes, passé en revue les dictons et comparé la taille des glands de la forêt de Brocéliande aux spécimens de celle de Fontainebleau. Après deux jours de débats enflammés, les commentaires vont bon train : le coup de froid va-t-il s’intensifier ? Évidemment ! Place aux -20, -30 ! Que dis-je ? On annonce même ici ou là -40…
…Les soldes se profilent à l’horizon !

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Café moulu odeurs foutues

Sur le siège passager, Vanessa savourait la quiétude des premiers instants des vacances quand un bruit suspect l’alerta :
« Chéri, Léo vomit !
– Tu as prévu le café ?
– Euh, oui…
– Fais-le couler alors !
– Ton fils est malade et tu penses à déguster ta tasse de café ?
– Qui t’a parlé de le boire, suffit de le faire couler.
– De toute façon, je n’ai embarqué que des gobelets. Les tasses, c’est encombrant, fragile et…
– Abrège, Vanessa, je croyais que Léo vomissait ?
– M’enfin tu m’embrouilles avec ton café !
– Bon, démarre la cafetière, je me gare dès que je peux.
– C’est une thermos.
– Une thermos ?
– Bah oui, préparé avant le départ, chaud comme tu l’aimes…
– Alors là c’est la meilleure ! Encore ta manie de tout prévoir !
– Mais…
– On a bien emmené des filtres et du café ?
– Oui.
– A la bonne heure !
– Mais pas la cafetière, le gîte est équipé…
– Voilà autre chose !
– J’aurais peut-être pu lire dans le marc ta colère du jour !
– Tu l’as jeté je parie ?
– Quoi ?
– Le marc, voyons…enfin tu le fais exprès !
– C’est rien Léo, papa va s’arrêter et gentiment nettoyer…
– Je crois qu’il y a une cafetière dans mon vieux sac de voyage à l’arrière.
– Fabrice qu’est-ce qui te prend ? Ton fils vient de vomir à s’en tordre les boyaux, sa sœur se réveille alors qu’elle ne mouftait pas depuis le départ pour une fois et toi tu fais ce foin pour un fichu café !
– Tu ne sens rien ?
– Si, ça pue…
– Justement !
– Justement quoi ?
– Le café coulé nous aurait épargné l’odeur.
– Et ton cirque ?
– C’est sérieux ! Sans parler des vertus du marc.
– Tu tires ça d’où ?
– Des toilettes.
– Je me disais bien que c’était une idée foireuse de laisser traîner la presse féminine… Rendors-toi Juliette.
– Et puis maintenant que j’y pense, mon père aussi faisait couler le café sur la route des vacances.
– Une astuce de grand-mère, en somme !
– Oh ça marche avec toutes les marques de café.
– Je comprends pourquoi il est devenu dépendant à la caféine, ton père, tu étais malade en voiture ? Juliette, s’il-te-plaît !
– Pas du tout mais mon frangin oui ! Moi, je ne vomissais pas. Seulement quand le café n’avait pas coulé en temps et en heure…incommodé par l’odeur sans doute.
– Mamaaaaan, hurla soudain Juliette.
– Quoi encore ?
– Fais couler ce foutu café ! Parvint-elle à articuler avant de voir un reliquat de petit-déjeuner jaillir entre deux spasmes !

 

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En ligne

Le commanditaire n’y est pas allé par quatre chemins. Toutes les traces apparentes devaient disparaître. Je me suis chargé d’exécuter la sale besogne et d’éliminer ces témoins d’un autre temps. Toutes les parties prenantes du réseau ont été enterrées ici. Sans scrupule. Oui mais voilà, nul n’est à l’abri d’une bourde. Moi le premier. On m’infligea donc l’honneur de déterrer les souvenirs pour réparer l’erreur. Le brouillard enveloppait encore la campagne mais je n’eus aucune difficulté à me repérer. Je m’étais trompé sur toute la ligne, il me fallait donc pelleter d’un bout à l’autre. Je posai mon matériel au pied d’un calvaire recouvert de mousse et repris mon souffle. Tout ça pour trois riverains privés de téléphone.

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Piquet de grève au pied du sapin

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Une colère sourde s’emparait des rangs. Du jamais vu dans l’atelier. L’amorce d’un conflit social inédit au sein de l’usine dont les affaires prospéraient pourtant d’année en année. Noël oblige, l’activité battait son plein en cette fin novembre. Les fêtes constituaient d’ailleurs le cœur de leur métier. Pas l’idéal pour entamer un bras de fer avec le boss, avaient argué les plus jeunes. Au contraire, leur avaient rétorqué Sabrina et Jeff, leaders naturels d’un mouvement entamé après l’été. Bien sûr, une action n’aurait rien de populaire, et toute interruption de livraison ne resterait pas sans conséquences. Pour l’instant, les médias avaient été tenus à l’écart, l’accès à l’information verrouillée par le boss comme d’habitude. Une façon de protéger le savoir-faire ancestral transmis de père en fils. Certains osaient la formule « de père en père », le paternalisme opérant en ces lieux telle une doctrine magique. Mais la gentillesse légendaire du patron avait ses limites, la patience de ses petites mains aussi. Fini le temps de l’exécution docile, de l’obéissance sans rechigner, de l’encaissement indolore de la montée en charge de la production. Sabrina et Jeff voulaient montrer au grand chef qu’ils en avaient sous la casquette et ras-le-bonnet, ou inversement. Et pas qu’à lui, au monde entier. Plus que les tâches répétitives, le matériel défectueux pesait dans leur engagement. Un outil de production obsolète, un costume de travail has been et une coiffe souvent trop ample qui tombait sur les yeux. Des moyens jamais renouvelés au nom de la sacro-sainte tradition ! Leur travail était reconnu sur toute la planète, rendait fous de joie grands et petits, mais les gens savaient-ils ce qu’ils enduraient ? Ici à Noël, on poussait le sens du détail jusqu’à emballer les cadeaux et glisser quelques mots choisis minutieusement. Comment expliquer alors que gloire et mérite n’échouaient qu’au patron ? Il était temps de se rebiffer. D’autant que la concurrence affûtait ses griffes. Délais imbattables et livraisons par drones quand le transport vieillot officiait encore. Le discours rôdé de Sabrina et Jeff essaima à toute allure dans l’atelier.
« Vous verrez, bientôt on se coltinera la corvée des calendriers de l’Avent ou on nous enverra faire les marioles dans les écoles et aux arbres de Noël ! »
Réunis en assemblée générale, les deux meneurs et leurs acolytes fourbissaient leurs armes avant le rendez-vous avec le patron. Lui n’avait rien vu venir. La contestation qui enflait le prenait au dépourvu. Le vieillard, tout à la fois fondateur, représentant, responsable marketing et directeur général de l’institution, vivait sur ses acquis. Soupe au lait – plutôt potage que laitage d’ailleurs, et pantouflard, il cultivait son apparence. Sans toutefois accorder la moindre interview et réduisant ses apparitions publiques à peau de chagrin. S’il appréciait le confort de l’empire qu’il avait façonné, il s’accordait une fois l’an un voyage. La tournée des popotes comme il la nommait, visitant un à un tous ses clients. Ce matin-là, à leur demande, il s’apprêtait à recevoir une poignée de ses employés. Bien décidé à camper sur ses positions, droit dans ses bottes.
Au moment de frapper à la porte, Sabrina se retourna vers Jeff, l’encourageant d’un regard franc et appuyé. Le jeune homme inspira avec force. Devant l’immense bureau en tek, ils le virent ajuster ses lunettes et son ceinturon, la mine sévère.
Tous deux savaient que le boss ne ferait aucun cadeau. Pour une fois. Pas simple la vie de lutin du Père Noël !

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Pente décidément glissante

La suite de « Pente glissante ». Ernestin, en mission (floue), a testé la journée mondiale de la gentillesse auprès de Michel, patron du bar de son village. Mais il s’est planté dans le jour…

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Ernestin remonte la rue en direction de chez lui. Il lui faut absolument retrouver une contenance. Le visage qu’il aperçoit dans la première vitrine n’a plus rien à voir avec celui qu’il s’applique à composer chaque matin en sortant de sa maison. Mireille la boulangère vient à sa rencontre. C’est une des rares personnes avec laquelle il s’autorise de temps à autre un semblant de discussion. C’est sans doute la raison qui la pousse à intervenir. Elle déboule sur lui, poussée par une hardiesse somme toute fragile que lui confère cette relation privilégiée avec le nouvel arrivant. Le sourire et l’attitude sont ceux d’Ernestin, question de mimétisme rassurant doit-elle se dire. Les autres commerçants, planqués derrière leurs étals, posent sur Ernestin leurs regards chargés d’interrogations, aidés en cela par leurs clients complices. Ils font peser sur l’homme une chape de plomb alors même qu’il ne les aperçoit pas. D’ailleurs la rue semble vide, désertée. Même la connerie ambiante a pris la fuite. En tout cas, elle a pris de la hauteur.
Mais Ernestin finira par tenir sa vengeance. Quand la boulangère l’accoste, il pense d’ores-et-déjà à la semaine prochaine :
« Ernestin, ça va pas ?
–          C’était hier !
–          Hier ?
–          La journée de la gentillesse, c’était hier
–          Mais c’est pas grave, toi t’es gentil à longueur d’année ! C’est ça qui compte !
Ernestin ne l’entend plus, il ne l’écoute plus, mais il poursuit les yeux dans le vague et le sourire renaissant :
–          Non c’est pas grave, lundi je ne me louperai pas !
–          Lundi ? Qu’est-ce qu’il se passe lundi ?

Mais personne n’a dû entendre la question de Mireille. Pas Ernestin en tout cas. Le bonhomme venait de retrouver des couleurs et son regard gorgé de malice. Brusquement sûr de lui, il met à nouveau le cap vers l’entrée du village, là où niche sa petite maison, un peu à l’écart de la route principale. Ses coups d’œil appuyés ici ou là sonnent la fin de la représentation, chacun reprenant son souffle et le cours de sa matinée, renvoyant les éventuelles politesses qu’Ernestin adresse sur le chemin du retour.

Mireille hésite, interloquée par l’échange qu’elle vient d’avoir avec Ernestin. Ses propos étaient à la fois remplis d’incohérence et pleins de l’assurance qui se dégage chaque jour du bonhomme. Elle finit par rejoindre Michel qui lui décrit en détails la scène surréaliste qui s’est produite quelques minutes plus tôt.
Mireille a hésité toute l’après-midi et la nuit entière. Mais quand Ernestin a dépassé la boulangerie ce jeudi puis le bureau de tabac de Michel, selon le même rite, en renouant avec ses habitudes délaissées provisoirement la veille, elle a décidé de ne parler à personne des quelques mots au sujet de la journée de lundi.
Jusqu’à dimanche, Ernestin a accompli son tour quotidien comme si rien ne s’était passé. Et les uns et les autres l’ont regardé déambuler, le saluant comme si de rien n’était.

Ce lundi matin, Ernestin part à la bonne heure, son fameux sourire aux lèvres, l’œil vif et le pas alerte. Les autochtones vont et viennent, leur sympathie mâtinée de connerie sur les épaules. Les conséquences de l’épisode quelque peu gênant de la semaine dernière semblent avoir disparu des discussions. Les commerçants et leurs clients posent un regard furtif sur lui et voient bien celui qui dévale la rue tous les jours à la même heure depuis deux ans. Aucune séquelle de mercredi dernier. Ils ne se doutent pourtant pas qu’Ernestin jubile. Aujourd’hui, non seulement il n’a pas pris de retard, mais en plus il est sûr de son plan. Il ne peut cette fois pas viser à côté.
Depuis trois jours, l’hiver a installé ses pénates sur la région. Le froid est aussi vif que la bêtise de certains est piquante alentour. Tant mieux, se dit-il. Seule Mireille a dû l’entendre baragouiner quelques paroles sur cette journée de lundi mais elle n’a pas l’air d’y avoir accordé de l’importance. Ca lui va, il ne veut pas la mêler à cette histoire.
L’église vient de sonner 7h30. Encore une aberration, accrochée au clocher celle-ci. C’est bien la première fois qu’il entend des cloches sonner à 7h30. La vitrine illuminée de Michel se profile à l’horizon. Il ne peut à cet instant réprimer un frisson de joie et d’excitation mélangées.

Michel a eu du mal à se remettre de cette histoire. Pendant deux jours, il a surveillé le manège d’Ernestin, soulagé à chaque fois qu’il passe sa route. Ce lundi matin, les affaires tardent à démarrer, le froid sans doute. Seules les boissons chaudes font recette. Le week-end a été bon, les comptes en témoignent. A 7h32 il lève les yeux de son cahier. Un client s’apprête à pousser la porte. Mais pas n’importe lequel. Michel reconnaît la frimousse d’Ernestin en même temps que sa main droite est prise d’un léger tremblement faisant tomber son stylo.
Pas de panique, il vient peut-être s’excuser. Oui c’est cela, il ne peut venir que pour s’excuser. Au prix du café, ça ne peut être que ça ! Cette dernière réflexion le replonge huit jours en arrière et lui redonne le moral. Il décide de prendre les devants :
–          Ernestin, lance-t-il dans un élan exagérément enthousiaste
–          Michel, elle est finie la journée de la gentillesse, hein, on est d’accord ?
–          Euh oui !
–          Bon alors je vais te dire une chose, et je risque pas de me tromper cette fois !
–          Ah !
–          On est bien le 19 novembre ?
C’est une simple question de rhétorique mais Michel n’a pas pu s’empêcher de répondre un pâle « oui ».
–          Bon, tu me vois venir ?
–          Bah non !
–          Tes toilettes !
–          Mes toilettes ?
–          Oui, je suis sûr que tes toilettes sont aussi sales que ton bar, tu penses à ceux qui posent leurs fesses dessus, tu penses aux femmes ? Il y a même pas d’accès pour les handicapés.
–          Euh, et le rapport avec le 19 novembre ?
–          M’interromps pas, c’est la journée internationale des toilettes et tu mériterais qu’une femme te trempe la tête dans les tiennes. Voilà t’as compris, je suis clair ?
–          Oui, très clair. Si tu veux !
–          Si je veux ?
–          Oui mais pas aujourd’hui parce qu’Ernestin tu vois le 19 novembre c’est la journée mondiale des hommes ! Aujourd’hui je fais ce que je veux.
–          La journée mondiale des…, tu déconnes ?
Michel venait de prendre le dessus. En face de lui, Ernestin a failli s’étouffer.
–          La connerie est décidément mondiale !
–          A qui le dis-tu Ernestin !

 

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Ras-l’urne et couleurs primaires

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Carl ne bronchait pas. Son interlocuteur peinait à arriver au but. Un politicien qui s’imaginait plus malin que ses copains. Oui mais voilà, Carl se contrecarrait de ce monde-là comme de sa première machine à laver et n’y pigeait rien par-dessus le marché. A l’aune des échéances électorales, la nécessité de faire autrement s’immisçait dans les discours. Pour dynamiser l’encéphalogramme électoral et atténuer le ras-l’urne, l’air du renouveau devait s’imposer comme refrain. Simple leurre ? En tout cas la musique semblait connue et le disque rayé précisément au moment du refrain. Il y a cinquante façons de faire autrement, se dit Carl en écoutant le chef politique, et tout autant de manières de le dire. Après le “made in France”, le “made différemment”. Ses promoteurs ne se privaient pas de claironner qu’il fallait redonner de la couleur à la chose politique. C’est là que Carl intervenait. Lui l’expert ès-couleurs, inventeur génial et farfelu, spécialiste de l’électroménager et de la métaphore textile, rien que ça. La commande était claire : raviver l’éclat d’idées, rabibocher, raccommoder et regagner la confiance. Le futur candidat, sensible aux couleurs mais pas aux primaires, sauta donc une étape en frappant à la porte de Carl. Celui-ci avait l’étoffe et le profil de l’emploi. Une mission coton qui n’allait pas de soie, mais un défi comme un autre, pensa Carl le sourire aux lèvres.
Dans les formations traditionnelles, les cabinets se formaient déjà avec leurs thèmes récurrents pour ne pas dire récurant, tout en laissant sur le carreau d’anciens potes. On peaufinait les éléments de langage et on conjuguait la démocratie au participe hâtif, à coups de pages facebook créées à la va-vite et de formulaires donnant le change et l’illusion. Les appareils politiques se voulaient connectés, en réalité plus reliés au Cloud qu’aux Français. Avec tous les risques inhérents à un nuage encombré, saturé, qui finira par se déverser et précipiter la chute à peine l’alerte Orange lancée.
Carl, lui, n’avait que faire de ces considérations politico-météorologiques. Il ne perdit pas une seconde. La chanson de Souchon en fond sonore, il conçut en une semaine une machine à laver spéciale, capable de faire passer les désamours et revenir les couleurs d’origine. Les partis politiques au pouvoir lavaient leur linge sale en famille mais à la main, lui accepta de déposer dans son appareil tout ce que lui confia son client. Des vêtements de ceux qui avaient été habillés pour l’hiver, des cols roulés dans la farine, des vestes élimées et des costumes trop grands. Mais aussi des couvertures souvent tirées à soi et des justes-au-corps-électoral délavés. Il consentit même à y adjoindre tissus de mensonges et affaires pour les blanchir. Il ajouta également promesses non tenues, programmes incomplets, défaites à plates coutures et autres débâcles cousues de fil blanc. Sans oublier visions rétrécies et cohésion en lambeaux. Il remplit plus que de raison la bête au risque de susciter des soupçons de bourrage diurne. Bien sûr, il avait retiré toutes les étiquettes. Succès garanti. L’astuce consistait maintenant à étendre le tout selon un procédé dont Carl détenait le secret. Il exultait alors que les uns et les autres continuaient à s’écharper, éloignant un peu plus les électeurs des bureaux de vote. Erreur fatale de RAL. C’est le “râle” qui l’emportait, le ras-le-bol. Rien d’étonnant : propos acides et base électorale, un rien détonnant !
Carl convia son commanditaire une fois les affaires pliées et la cause entendue. Il savoura le moment où l’homme politique récupéra son balluchon pour partir à l’assaut de la campagne. Mais le candidat déclaré ne changea pas sa façon d’opérer. Au contraire, rien ne se déroula comme prévu. Ses détracteurs et les citoyens l’accusèrent d’avoir effectué un virage idéologique à 180 degrés, d’avoir modifié son opinion du tout au tout. Au plus bas dans les sondages, il déboula furieux chez Carl :
“ Qu’avez-vous fait avec ma veste ?
– Ce qu’il fallait faire, ni plus ni moins !
– Ne me dites-pas que…
– Que ?
– Vous l’avez retournée ? Vous avez retourné ma veste ? Répéta-t-il, ahuri.
– Bien sûr, ce sont les rudiments du lavage en machine !
– Me voilà dans de beaux draps !

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