Tournez manège

Le round d’observation débuta à l’heure habituelle ce dimanche après-midi. Ce rite précieux s’était immiscé dans nos vies sans qu’elle et moi imaginions un seul instant y déroger. Dotée d’une sensibilité à fleur de peau, j’évitais à tout prix de la froisser car elle était capable de se mettre en boule au premier mot de travers. Aujourd’hui encore elle s’était pomponnée. Tirée à quatre épingles, propre sur elle, peut-être un peu trop, impeccable dans ses habits blancs. Notre manège s’ébranla alors, elle allongée sur sa monture, prête à monter sur ses grands chevaux à la moindre incartade. Affalé pour ma part sur un siège dans l’optique de la folle chevauchée, déterminé à décrocher le pompon.
Planquée derrière une pudeur mal placée, elle craignait par dessus tout ce qu’impliquait notre relation. Comme si j’avais un jour esquinté son image ou écorné sa réputation !
Mes compagnons dévoués piaffaient sur la table en bois brut, guettant le signal du départ. Je ressassais mon entrée en matière. L’entame déterminait le reste des ébats. Une fois lancé, je flanchais rarement. A son contact, j’avais appris la patience. Elle aussi. Je cherchais la meilleure formulation, elle savait que je la trouverais. Prompte à me reprocher en silence un mot plus haut que l’autre, j’avançais sur des oeufs. Comment faire des histoires sans faire de vagues ? La différence me sautait à la figure, elle admettait tout juste l’embryon d’une nuance.
L’instant de grâce touchait à sa fin. Ma respiration saccadée jusque là reprit un rythme normal. Je sentis arriver l’inspiration suivante, salvatrice. Un regard à gauche où reposait un stylo à la parure noire et argentée, un cadeau de mon frère, puis à droite sur le théâtre des opérations. Tout semblait en place. De son côté, elle me jaugeait consciente de l’imminence du moment fatidique qui mettrait à mal sa virginité. La page blanche dominicale tressaillit une dernière fois. Je m’emparai du sujet pour lui couper le verbe sous le pied. La magie s’estompait, il était l’heure d’y mettre un terme : le tout premier mot du poème.

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Deal d’île

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« Il s’arrime.
– Avec ?
– Des cordes…
– Des cordes ça rime pas avec « il » !
– Sur.
– Certain !
– Non, pas « sûr », sur !
– Je pige pas, ça rime à quoi ?
– A l’île, bon sang ! Il s’arrime à l’île. Ou sur si tu préfères !
– Du verbe arrimer ?
– Voilà !
– Tu pouvais pas le dire plus tôt ?
– Je me tue à te l’expliquer depuis le départ !
– Il s’accroche au quai ?
– Au ponton.
– OK.
– Non, au…
– Reprenons. Tu as bien débuté en me parlant d' »il » ?
– Non, de lui !
– C’est kif kif. Tu peux m’en raconter un peu plus ?
– Elle est sauvage.
– Elle ?
– L’île !
– Déserte ?
– Oui, il n’y a pas âme qui vive !
– Et lui alors ?
– Il vient de Lille.
– Tu te fous de moi.
– Pas le moins du monde !
– De l’île t’es sûr ? Son âme a survécu ?
– Il semblerait, pourquoi ?
– La vie sur l’île doit être mortelle pourtant, si je me fie à ton raisonnement !
– C’est pas le sujet !
– Tu me mènerais pas en bateau ?
– Tu vois un autre moyen de t’y rendre ?

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Sans crier gare

« Tu fais tes valises ?
– Non, je me fais la malle.
– Ça revient au même !
– Absolument pas !
– Quelle différence ?
– Je pars sans…
– Ta malle ?
– Non, ça va.
– Tu la laisses là ?
– Oui, j’abandonne tout, douleurs, états d’âme et mauvais souvenirs.
– Je te parle de ta malle et tu m’expliques que tu t’en vas sans mal !
– Précisément ! Il n’y pas de malle ici, que des valises !
– Tu affirmais pourtant le contraire tout à l’heure !
– Écoute-moi bien, je n’emporte rien. C’est clair ?
– Oui, pas la peine de t’emporter !
– Comment veux-tu que je quitte les lieux sans m’emporter ? Je me répète une dernière fois, tu entends ? A part moi, j’emmène que dalle.
– Terminé ?
– Oui je prends le large…
– Ah, tu vois !
– Tu le fais exprès ? C’est une expression. Je fiche le camp, je débarrasse le plancher !
– En laissant tout…
– Voilà !
– Ça n’a pas de sens…
– De toutes façons, ce ne sont pas tes affaires !
– Raison de plus pour décamper avec !
– Et puis je n’ai pas le temps !
– Tu ferais bien de prendre le minimum.
– Tu sais, lors des ruptures, on vide son sac, on ne le remplit pas…
– Tu es donc sûre de toi ?
– Oui, l’affaire est dans le sac.
– Pardon ?
– Laisse tomber, je pars. Maintenant.
– Sans crier gare ?
– Non, peut-être « Taxi ! », et encore…
– En vitesse ?
– Comme un boulet de canon.
– Un coup de poudre ?
– En quelque sorte.
– La poudre d’escampette alors !
– Exactement, tu vois que tu piges !
– Il t’a sacrément menée en bateau hein ?
– Pour cela que je mets les voiles !
– Tout s’explique ! Implacable !
– Oh que si, plaqué !

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Du tac au tic-tac

Les objets connectés peuplent déjà notre quotidien, chatouillent l’ordre établi et titillent la morale. Résolus à faire la pluie et le beau temps du matin au soir. Mais aussi pendant la nuit et au lever. Précisément le but du nouvel arrivant, le réveil. Vous serez tiré du lit par le bébé de la bien-nommée société Holi ! Un joujou aux capteurs aussi nombreux que vos couette et oreiller réunis sont rembourrés de plumes. Pas question pour la start-up primée de s’endormir sur ses sommiers ! Le dernier né affûte son réseau à grande vitesse, se synchronise à vos agendas, aux conditions de trafic et à la météo histoire de se manifester au moment opportun. Soyez assuré de son dévouement corps et alarme. Son heure sera la vôtre. Dès lors, plongez sans crainte dans les bras de Morphée et dans l’inconnu. Lui s’adapte à l’imprévu du tac au tic-tac, faisant son affaire du préavis de grève à la RATP ou des chutes de neige matinales. Avec le réveil qui s’ajuste, dormez du sommeil du juste ! Dingue le boulot qu’ont abattu leurs experts marques-et-dring !
Mieux, il calcule la probabilité de perdre du temps à chercher partout son trousseau de clés ou à lacer les chaussures de la marmaille récalcitrante, et celle d’avoir envie d’une tartine supplémentaire sur la base du repas de la veille au soir. Envoyant fissa les consignes au grille-pain. Assoiffé de données, il détecte votre aptitude à vous lever du bon pied, vos capacités en mécanique en cas de batterie faiblarde, il guette vos insomnies et enregistre l’intensité de vos ronflements. Malade pendant la nuit, 40 degrés au réveil ? Pas un problème, Bonjour – oui c’est son petit nom – transmettra derechef un message à votre patron. Simple comme…Quoi ? Je m’enflamme ? Possible !
A six, sept ou huit heures, votre programme Deezer lancera votre journée. Vous ne sortirez plus jamais de votre somme sans sommation, votre musique préférée emplissant votre chambre crescendo.
Bien sûr, difficile de l’empêcher de communiquer avec ses potes connectés dans la maison. C’est le revers de la médaille. Inutile de freiner son penchant naturel à la cachotterie et à la conspiration. Vous le verrez ainsi se liguer avec le frigo et vous prodiguer des conseils à tout va : mange pas si, bois pas ça ! Ne vous laissez pas impressionner, rappelez-lui qui est le patron. Il vous entendra, reconnaissance vocale oblige. A ce propos, j’entends déjà les sceptiques répliquer à raison. Oui, si vous parlez dans votre sommeil, vous risquez de dérégler Bonjour.
Comment ? Vous n’avez pas de couverture ? Pas d’inquiétude, Bonjour apprécie tout autant draps, couettes et sacs de couchage. Pardon ? Je n’ai pas compris ? Le réseau, vous n’avez pas de réseau ? Autant pour moi. Eh bien, que répondre…sans couverture, restez sous les couvertures ! En attendant la prochaine invention qui vous sortira de là.

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Coup de filet

Difficile de trouver plus réfractaire à la cause militaire. On ne me compte pas non plus parmi les inconditionnels des séries télévisées. Et pourtant voilà une décennie que je ne loupe pas une miette de leurs campagnes, pas le moindre épisode, saison après saison. Scotché à leurs exploits et à mon canapé. Admiratif de leur attirail et de la façon dont ils fourbissent leurs armes avant le combat. Regardez-les choyer leurs munitions, couver leurs balles dont l’éclat regorge de promesses. Voyez comme ils sont prêts à livrer bataille, à lancer l’assaut, rompus à ces joutes de haut vol et à ces tirs millimétrés. La précision comme mantra. Au gré des stratégies, ils manœuvrent au large ou au près, ne craignant pas le contact mais sachant contourner si nécessaire. Puis dans un bruit assourdissant, le bras armé déclenche un tir surpuissant d’une justesse redoutable. Clameur du missile expédié, défense perforée. Le commando défie la gravité, tout se jouant entre sol et air. Planant à près de deux mètres au-dessus du théâtre des opérations, les tireurs d’élite délitent le bloc adverse. Ils achèvent le travail au sol dans un corps-à-corps entre gens bien entraînés. L’opération est un succès, le coup de filet assuré. Croyez-moi ou pas, la lutte, âpre, recèle d’infinies touches de poésie.
Dire que je me suis toujours montré frileux envers le patriotisme. Me voilà poussant la chansonnette, entonnant la Marseillaise comme jamais. Ici les parades annoncent une autre saveur, ponctuées d’une folie qui contrecarre l’ordre établi. Je suis aux anges. Bien sûr, les honneurs militaires à outrance me débectent. Et pourtant je ne suis pas insensible lorsque le chef des armées reçoit ces récidivistes aux multiples breloques.
Tout aussi méfiant envers la cause religieuse mais disposé à l’exception lorsque cette religion est partagée par tous les camps, sur tous les terrains. Celle du beau geste. Main gauche, main droite. Un jeu d’experts. Ceux du handball.

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Pilote de lignes

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En ce début d’année, je me suis mis dans la caboche de laisser tomber bonnes résolutions et vœux pieux. Mais après moult consultations, j’en ai adopté une frisant des sommets d’originalité. Garder la ligne. Alléger mes menus, évacuer les lourdeurs, le trop-plein. Elargir le champ des possibles en diversifiant la pioche. Ajuster mes approvisionnements, rééquilibrer les usages. Jusqu’alors, je me fournissais chez Robert, puis j’ai sondé une concurrente locale, une grande rousse. Se débarrasser des fioritures, profiter du meilleur. Le tout sans figures imposées ni compléments futiles dont regorge une certaine presse. Une façon de lutter contre le gaspillage et de monter en régime tout en renouant avec le plaisir. Bien sûr j’y laisserai des plumes. Logique. C’est le passage obligé d’un pilote de lignes, gros consommateur de mots, auteur à ses heures.

 

 

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Jouez au froid, résonnez sornettes

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« Y a plus de saison » qu’on clame haut et fort dans les bistrots de France et de Navarre. Et pas que dans les troquets. Sur les marchés, chez le docteur, au bureau ou dans les gares. Un adage rebattu généreusement par les médias. Mais quand par le plus grand des hasards d’une fourberie sans nom, l’hiver culotté se radine, lesdits journalistes, gelés aux entournures, sont pris en flagrant délire de « pourvu que ça dure ! ». Les voilà faisant des pieds transis et des mains engourdies pour mettre en scène les records en soustrayant des degrés aux mesures officielles. L’information subit le même traitement que les chaussées. Les présentateurs apportent leurs grains de sel par brassées entières. Un trop plein éclaboussant les écrans comme le sel maquille les carrosseries. Une emphase à côté de la plaque de verglas. En cette période d’après Noël, ils accueillent le froid tel le Messie, célébrant son avènement. La vaguelette déferle et les directs s’enchaînent. Aux sceptiques qui réduisent la vague à l’Europe centrale, on ressert Tchernobyl et son nuage. Face au risque, les avalanches d’informations sont déclenchées : flot continu et flocons ténus. Le saupoudrage devient couche, la pellicule de glace patinoire olympique et le moindre monticule congère énorme. « Jouez au froid, résonnez sornettes ! ».
Les trois mages dépêchés sur place ne savent plus où donner du bonnet. La caméra vacille, bousculée par Gelfor tout juste proclamé envoyé spécial mais néanmoins dépourvu d’équipements adaptés. Son équilibre retrouvé, il s’étonne de l’agilité d’une mamy à l’air goguenard. Les yeux écarquillés, lui et Vlalebazar voient passer la dame qui leur cloue le bec d’un geste moqueur vers sa semelle cloutée. Puis, par un acte de bravoure de nature à arracher un sourire au plus imperturbable des gardes suisses, ils jouent des coudes en direction d’une maman et de sa fille. Décrivant en détail la panoplie de la petite, Gelfor salue le port d’un bonnet, d’un anorak et de gants comme le plus grand exploit qui lui ait été donné de vivre dans sa carrière. On le sent flancher, pas loin de lâcher son micro à la découverte du sous-pull de la gamine. Rien que ça ! Finalement, c’est un petit cri qu’il lâche, à mi-chemin entre euphorie et expression du devoir accompli. Gasparadra, lui, se tient prêt à dégainer en cas de gadins inopinés alors qu’en plateau, on prépare la chute du reportage.
Quelle dépense d’énergie pour si peu ! Des médias dépassés par l’avènement. Las, s’ils étaient doués d’une once d’expérience, ils auraient consulté les oracles dès l’automne, sondé les ours polaires du zoo de Vincennes, passé en revue les dictons et comparé la taille des glands de la forêt de Brocéliande aux spécimens de celle de Fontainebleau. Après deux jours de débats enflammés, les commentaires vont bon train : le coup de froid va-t-il s’intensifier ? Évidemment ! Place aux -20, -30 ! Que dis-je ? On annonce même ici ou là -40…
…Les soldes se profilent à l’horizon !

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