Un, deux, trois, flocons !

Il y a des saisons où l’on traite l’information comme les chaussées, à grand renfort de sel. Pourtant, si la récente couverture des événements hivernaux par des médias en quête de leur première étoile, la fleur au fusil et de grands sabots en guise de chaussures – pas étonnant qu’ils galèrent skis au pied – n’a pas manqué de piquant, certains ruent dans les brancards au motif qu’une route saupoudrée d’une fine pellicule de neige ne peut avoir été traitée. « Regardez, c’est blanc », lancent-ils fièrement à l’envoyé spécial dépêché sur glace, pensant détenir la preuve irréfutable de l’incompétence des pouvoirs publics. Ça grogne, ça met à l’index – gelé, le doigt – ça s’énerve. Les commentaires vont bon train – tout le contraire des bagnoles – et se répandent comme une traînée de poudreuse sur les réseaux sociaux aussi encombrés que les infrastructures routières, aujourd’hui patinoires. Les ya ka flocons ne prennent pas de gants pour casser du sucre – pas aussi efficace que le sel – sur le dos des autorités. « Ils ne pouvaient pas déneiger avant que le premier flocon ne pointe le bout de son cristal glacé, ou éviter que cela ne tienne ! » C’est vouloir le beurre salé et l’argent du beurre ! Certaines voitures jouent à touche-touche, d’autres y vont franco – pas tous les jours qu’il neige en Ile de France, l’occasion est trop belle – et ne trouvent pas meilleure solution de repli que la mise en portefeuille aux conséquences immédiates sur le porte-monnaie. L’automobiliste, la tôle froissée et l’air pincé, serre les dents et se frotte les yeux. Les grisonnants misent tout sur les vertus présumées de leurs cheveux poivre et sel qu’ils s’arrachent par touffes entières sur la Nationale 118 218. Tout touyoutou ! En vain.

Pendant ce temps-là, l’information continue dérape, bégaye. Privés d’équipements spéciaux comme l’automobiliste lambda, BFM, LCI et consorts enquillent les éditions spéciales, montant des directs en plateau et à la chaîne. Pigistes, stagiaires, titulaires, tous les journalistes se confrontent au théâtre des opérations qui n’a jamais aussi bien porté son nom. Costumes grandioses qui auraient fait suer le plus frileux des andalous un soir de l’hiver 1954, gesticulations amples, dialogues grandiloquents et surréalistes aptes à redonner un coup de fouet à un Audiard en mal d’inspiration. « Vous êtes bloqué au volant de votre voiture, Monsieur ? » « Oui, ça ne bouge pas ! » ou encore : « En colère ? » « Chaque hiver c’est pareil, dix centimètres annoncés et des routes pas dégagées ». On ne songe pas une seconde à s’équiper de pneus neige – à Paris, pensez-donc – encore moins à rester chez soi – des fois qu’ils auraient eu le temps d’investir dans des bataillons de chasse-neige et de bichonner le réseau de l’Ile de France en moins de temps qu’il n’en faut pour dégager une demie rue de Montréal après une tempête de neige, tiens, allons voir. Ils sont une escouade de téméraires à avoir eu la même idée, marqués à la culotte par l’envoyé spécial. Fichtre, les dix centimètres annoncés ont tenu au sol ! Avouez que dix centimètres qui ne tiennent pas, c’est une autre limonade ! Bref, les micros se tendent comme ces femmes et hommes coincés, voyant poindre la perspective d’un duvet de fortune dans un coin de centre commercial – n’en déplaise aux commerçants des centres-villes, ceux-ci ont des vertus une fois par an – ou, pour les plus chanceux, dans le gymnase le plus proche reconverti en dortoir. Dans ces circonstances extrêmes, la solidarité s’organise, des liens se créent. À mesure que les températures dégringolent, il est à la fois plus et moins facile de briser la glace. Il en faut du cran – surtout sous les chaussures – pour recueillir ces témoignages de réfugiés climatiques de la région la plus riche de France. Mais les pontes des chaînes d’informations en continue débordent d’imagination comme la Seine ou la Marne un jour de crue. Une mine inépuisable – pas de sel, dommage – d’inspiration. De quoi fomenter ce genre de forfait chronique, de commenter les commentaires.

D’ailleurs, tout le monde ayant apporté son grain de sel, c’est à se demander pourquoi les routes sont restées blanches !

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Deuil à feu doux

Morte. Pour une fois, appelons un chat un chat, au diable les métaphores ! Évidemment, ça ne va pas mieux en le disant. Cinq jours que tu m’as quitté, ma cocotte, et me voilà contraint de me dépatouiller avec une solitude valant déjà son pesant de cacahuètes avariées. En moins de trois pas hasardeux dans notre rue mal éclairée, tu as semé la pagaille dans ma tête et l’émoi dans la cuisine, ou l’inverse. As-tu mesuré les conséquences de ton geste ? Je t’en veux, tu sais. Bon sang, regarde ma tête ce soir. Affirmer que je suis paumé relève de l’euphémisme douteux. L’envie me chatouille de tout envoyer valser sur les murs fraîchement repeints de la cuisine, à commencer par les figures de style. Suivies du tablier informe, des ustensiles menaçants et des ingrédients éparpillés pour l’heure aux quatre coins de la pièce. En clair, tu me manques affreusement, terriblement. Comment ? Oui, le deuil octroie une seconde chance aux adverbes. Tout le contraire du suicide ! Selon la voisine, une fin qui sied aux lâches, un mantra martelé par Mireille à longueur d’année comme pour conjurer le sort – raté ! – elle qui n’est pas à une idée arrêtée près. Me suis toujours demandé comment une telle virtuose aux fourneaux pouvait flancher face à ses semblables, lâchée par des humeurs bondissantes. Capable dans la même heure d’une finesse inouïe en cuisine et de passer ses nerfs sur ses proches sans raison. Crois-moi, ses crèmes brûlées sont à tomber par terre, et quand il m’arrivait d’y goûter, je tombais de haut, depuis les cimes de la perfection culinaire. Dotée de l’humour d’un docker un jour de grève et d’une tolérance au bruit faiblarde, elle a vu d’un mauvais œil ton installation, comme si notre ménage était apte à torpiller sa tranquillité. Du jour au lendemain, oubliée la crème brûlée. Alors quand tu t’es jetée sous les roues de la première voiture venue avec la conviction d’un jeune comédien propulsé sur les planches dans le rôle principal, hors de question d’y voir un acte de lâcheté ! La marque d’un courage solide, oui, et d’un sens aigu de la blague, ladite bagnole étant celle de Mireille, passée d’Audi flambant neuve à feu l’Audi, sous les imprécations incendiaires de l’excitée d’à-côté. Tu aurais vu sa tête, et celle de la carrosserie, aussi froissées l’une que l’autre ! Le moteur esquinté a toussé avant de s’éteindre, tout le contraire de Mireille qui a rugi de plus belle. L’épisode aurait pu m’arracher un sourire si tu avais eu la présence d’esprit d’en réchapper. Non, tu as laissé libre cours à ton jusqu’au boutisme. Tu savais toujours ce que tu voulais, et je te soupçonne de m’avoir laissé en plan sciemment, tes dernières volontés inexprimées. Permets-moi donc d’accommoder à ma sauce. À ce propos, tu ne saurais pas où se planque le poivre ? Je te connaissais soupe-au-lait, pas dépressive, et si notre couple vacillait de temps à autre, tu prouvais chaque jour qu’il ne suffisait pas de battre de l’aile pour voler vers d’autres cieux.

Dis, tu la connais, toi, la recette ? Par quel bout commencer ? D’accord, je remballe mes questions stupides. Inutile de te cuisiner de la sorte. À moins que ? Mets-toi à ma place, j’ai un suicide sur les bras, ta mort sur le cœur, je passerai à table sans appétit et sans toi, et je me farcis la préparation d’une volaille dodue. Si seulement tu pouvais me faire un signe. Ce plat-là ? Celui-ci ? Et l’accompagnement ? Carottes, poireaux, navets ? Tu m’as toujours tanné pour être accompagnée, maintenant que je te le propose, tu ne pipes mot. Ce sera écrasée de pommes de terre, un hommage en quelque sorte. Encore un petit effort avant de lancer la cuisson. Ah, j’allais oublier les oignons ! Une poignée en guise de bonne conscience, en vertu de leur capacité à faire chialer, de quoi alléger mon esprit emberlificoté dans les brumes. Depuis ton départ, mes pensées sont aussi mouvantes que les idées de Mireille fixes, elles s’évaporent au petit jour et se confondent avec les volutes des cafés que j’enchaîne avec une constance nouvelle. Les oignons, donc. Tu me verrais à l’instant les martyriser, comme si la brutalité conférait une légitimité aux larmes. Oui, je pleure désormais, à grosses gouttes, chaudes, franches, tel un torrent de montagne gonflé par la fonte des neiges. Il va de soi que les patates connaîtront le même sort, pulvérisées sous les assauts du presse-purée guidé par un bras en mode vengeance gratuite, avant d’échouer dans une assiette, plus écrabouillées qu’écrasées.

Il y en aura pour quatre, et autant en épluchures. Tu aurais apprécié. Oui mais voilà, au risque de me répéter, tu n’es plus là. Ce n’est pas tout à fait exact, disons que tu as choisi une autre voie. Celle te menant au nid de poule – ironie de l’histoire – fonçant bec le premier sur le pare-choc de l’Audi. Mireille n’en démordait pas, une poule seule, c’est la déprime assurée. En observant ta dépouille assaisonnée, je me demande si elle n’avait pas raison pour une fois.

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Quand Saint-Nazaire chuchote à la mer

De ville à l’amer à ville à la mer, il n’y a qu’une pirouette lexicale et un pas que Saint-Nazaire a franchi haut la main – les deux, même – et les doigts de pied en éventail. Pour palper ce revirement, rien de tel qu’une arrivée par le Pont, un trait d’union et bien plus, la promesse d’un mélange détonnant, apte à chambouler les sens du touriste de passage, du néo Nazairien ou de l’autochtone en voie de conversion. Une alchimie complexe à faire valdinguer les clichés et assommer les idées reçues sous les rafales d’un vent nouveau qui ne renie pas les fêlures du passé. Ce courant d’air rafraîchissant a le goût de l’iode, l’éclat du métal dans le port et la force des vagues. La même solidité désarmante que le béton armé de la base sous-marine. Il se lève, tourbillonne, s’engouffre dans les alvéoles et déboule sur le Front de Mer, où il caresse le sable, les visages des promeneurs et les façades gorgées de soleil, poursuivant son œuvre le long du sentier côtier. Là, il rafle la brise, emporte la bise, exhorte suroît et noroît, s’emballe à bâbord, titube à tribord, reprend son souffle, puis slalome au petit trot entre les pêcheries, au large des quelque vingt plages d’un littoral qui a plus d’un tour dans son ressac. Les plus attentifs distingueront les chuchotements échangés entre la ville et la mer. Messes basses à marée haute.

Mais sans acteurs, pas de vent, pas d’impulsion, d’élan, de sens. Il faut un cadre, aussi, cette ville à la mer, toujours, une lumière, jamais la même, une atmosphère, unique. Et cette poésie, partout, qui suinte, dégouline, une offrande qui se répand sur la cité telle une crème onctueuse sur une pâtisserie de jour de fête, se reflète dans le regard d’un lever de soleil sur l’Estuaire ou dans les yeux des cieux facétieux, embrasés au coucher. Nul besoin d’atomes crochus avec le romantisme pour déguster ces notes poétiques capables d’apaiser le plus énervé des dockers un jour de grève. Pas question pour autant de rouler des mécaniques, contrairement à quelques unes de ses voisines aux noms ronflants, ensommeillées une partie de l’année – ça leur apprendra à ronfler – et à la vitrine clinquante et rutilante. Non, Saint-Nazaire revendique failles et aspérités, les laisse infuser, décanter, pour en extraire le meilleur, délicatement, sous l’action conjointe des éléments et des esprits en fusion. Ici, il suffit de s’imprégner de l’ambiance, de déambuler ou de picorer parmi les événements. De quoi satisfaire tous les appétits par petites touches, des myriades d’idées qui éclairent la ville de leur lueurs autant que les phares annonçant l’immensité du large. Saint-Nazaire voit grand et parfois encore plus, en forçant sa nature.

Comme au cours de ce mois de juin 2017 mémorable, la célébration de haute volée du débarquement américain un siècle plus tôt. Toute la cité portuaire a mis les petits voiliers dans les grands, offrant à des centaines de milliers d’yeux braqués sur « The Bridge », des moments de magie et d’émerveillement d’une intensité rare. Ce samedi-là, quand le Queen Mary 2 fend la houle, la foule se tend, comme happée par le mastodonte et figée dans cet instant savoureux magnifié par les cornes de brume. S’en suivent cortège de girafes oniriques, grues qui côtoient les mâts du Belem avant de propulser, la nuit venue, des anges agiles larguant par brassées généreuses des plumes d’un blanc impeccable dans un tourbillon des plus féeriques. Et bien sûr, le lendemain, une famille royale recomposée, le Queen Mary 2 en tête, et les princes des océans dans son sillage, cousins par alliance de la technologie et de l’innovation, prêts à s’élancer ensemble à l’assaut de New York, dans un clin d’œil symbolique à l’Histoire. La mer est radieuse, le Maire au diapason. Et que dire de nous tous, Nazairiens et visiteurs ? Alors que les géants des mers mettent le cap vers la Grosse Pomme, on a la banane ! Quelques bâtiments aussi, la plastique revisitée par le talent d’une plasticienne américaine et celui des Frères Toqué qui ont frappé un grand coup. Des images qui cajoleront encore longtemps notre persistance rétinienne, depuis la cime de notre ô hisse parade.

Une manifestation possédant la motorisation d’un TGV et d’un Airbus réunis, mais qui n’étouffe en rien la multitude d’initiatives amorcées, abouties ou encore dans les cartons. Ici, les idées fusent, se propagent, essaiment. Même les coquillages s’y mettent – six petites berniques attachantes tiennent un blog avec talent – les abeilles butinent plus que jamais, les graines d’entreprises transforment leur coup d’essai en coup de maître, les cultures s’entrechoquent, les décibels exotiques prennent leur quartier d’été sur le port au cours d’escales vitaminées, et les écrivains se rencontrent.

Bref, à Saint-Nazaire, ça bouillonne, ça phosphore, ça crée. Ça vit tout simplement. L’air iodé invite à la respiration. Et à l’inspiration, non ?

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Quand Irma perd la boule

Voyez un peu l’envoyé spécial du dimanche plus habitué aux salons feutrés qu’aux conditions extrêmes, venu prendre la température avant le passage d’Irma, et surtout flotte et bourrasque en pleine tronche. Qu’il a l’air couillon avec son imperméable trop grand à la capuche qui pendouille, inutilisable. En aucun cas il l’aurait vissée sur sa tête de toute façon ! Il s’agit avant tout de mouiller sa chemise, faire preuve de courage, de bravoure, de folie, d’inconscience. Hors de question de se mettre à l’abri. De la connerie encore moins. Le reporter a le geste ample et le superlatif facile, comme si on avait besoin de ça pour comprendre que le vent n’y va pas mollo. Poussé par les rafales, il enfonce les portes ouvertes avec une facilité déconcertante, et sous les plus musclées, il semble mimer un cours de paddle version débutants. Le décor est planté, les palmiers pliés en deux, courbant l’échine et maudissant le paysagiste qui les a posés là pour agrémenter la carte postale. Tout le monde est à l’abri sauf le journaliste qui pourtant appelle à la prudence, la plus grande tant qu’à faire ! Son incantation résonne telle une invitation conjointe de Trump et Kim Jong-un à la méditation. On aurait envie de lui secouer le cocotier, ou que ce dernier au bord du déracinement s’en charge ! Ça gesticule, ça braille, ça hurle, à croire qu’il s’est lancé dans un duel contre la nature. C’est à qui aura le dernier mot. Inutile de préciser l’issue du match. Bon joueur, il reviendra sur le théâtre des opérations une fois la furie passée, la capuche en moins et le verbe intact. Cette fois-ci, il faut mesurer l’étendue des dégâts. Rien que ça ! Avec un simple micro, une caméra et une paire de botte. En même temps, il recueille des témoignages comme on ramasse des champignons, délicatement mais avec le repas du soir en tête. Pour lui, ce sera choux gras servis sur un plateau. Celui du 20 heures.

 

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Joindre l’utile à l’inutile

Quel culot ! Avec lui, nul doute que je vise en plein dans le mille. Mon poulain a balayé mes hésitations en trois apparitions publiques et un coup de force médiatique à faire pâlir ses concurrents. En ce dimanche de vote, sur le chemin des urnes, j’ai le sourire franc et des certitudes plein les poches. Mon choix se porte sur le trublion de la campagne, le douzième homme, l’invité surprise à la carrière fulgurante : le vote utile. D’abord cantonné à un rôle de figurant, sous-estimé, accordé à toutes les sauces, en genre et en nombre de voix, le voilà qui s’est rebiffé. Lassé de servir à, de, pour, contre, avec ou sans, fatigué de barrer la route et de s’opposer, il a troqué les prépositions de tout poil pour des propositions, les siennes. Dans cette tambouille à deux tours et bien plus de demi-tours et de volte-faces, il a rugi à la tribune, s’est emparé des hashtags et a mis à l’aise l’indécis par écrans interposés ou calicots bariolés, plébiscité par les onze candidats parrainés, élogieux à son égard. Une unanimité rare.
Au moment d’entrer dans le bureau, j’ai encore en tête les images de la fin de campagne fougueuse de l’ovni. Quel enthousiasme inespéré ! Mais très vite, je déchante. Pas de bulletin « UTILE » sur la table, seuls onze noms me font face. Mes poches commencent à se vider, mes convictions se font la malle. Une erreur, ce ne peut être qu’une erreur. Un oubli. Pas grave, je bombe le torse, referme ma dernière poche remplie, inspire un bon coup, me saisis d’un stylo et de deux morceaux de papier, m’isole derrière le rideau et griffonne à la hâte le nom de mon candidat. U, T, I, L,…ma dyslexie me revient en pleine tronche au mauvais moment. Avec ou sans e ? Le sentiment du devoir presque accompli, je fonce vers l’urne. Sept paires d’yeux m’observent. Beaucoup trop pour un seul bureau.
« Dites, m’sieurs dames, manquerait pas un bulletin ?
– Non Monsieur, le compte est bon.
– Et le vote utile, alors, vous en faîtes quoi du vote utile ?
– Écoutez Monsieur…
Il me gonfle avec ses « Monsieur ». Je sens pourtant que je l’ai déstabilisé !
– Oui ?
– Pas de remous, vous êtes ici dans un sanctuaire de la République.
Un quoi ? Il me prend pour qui ?
– Vous vous foutez de moi ?
– Je vous en prie, la démocratie ne tolère pas ce genre de comportement.
Il divague. Mais je sens qu’il commence à perdre les pédales.
– Et vous croyez qu’elle vous autorise à virer le douzième homme à la dernière minute  ?
– Mais enfin de quoi parlez-vous ?
– Pas grave, de toute façon j’ai rectifié l’erreur au crayon. Laissez-moi simplement vous dire que c’est nul !
– Oui, c’est nul !
Quelle réplique ! Bec cloué et vote validé, je peux regagner mes pénates.
– Ah une dernière chose, m’sieurs dames, y a pas de e à utile, vous confirmez ?
– Euh, si, il y en a un…
– Pfff, nul !
– Plus que jamais !

 

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Tournez manège

Le round d’observation débuta à l’heure habituelle ce dimanche après-midi. Ce rite précieux s’était immiscé dans nos vies sans qu’elle et moi imaginions un seul instant y déroger. Dotée d’une sensibilité à fleur de peau, j’évitais à tout prix de la froisser car elle était capable de se mettre en boule au premier mot de travers. Aujourd’hui encore elle s’était pomponnée. Tirée à quatre épingles, propre sur elle, peut-être un peu trop, impeccable dans ses habits blancs. Notre manège s’ébranla alors, elle allongée sur sa monture, prête à monter sur ses grands chevaux à la moindre incartade. Affalé pour ma part sur un siège dans l’optique de la folle chevauchée, déterminé à décrocher le pompon.
Planquée derrière une pudeur mal placée, elle craignait par dessus tout ce qu’impliquait notre relation. Comme si j’avais un jour esquinté son image ou écorné sa réputation !
Mes compagnons dévoués piaffaient sur la table en bois brut, guettant le signal du départ. Je ressassais mon entrée en matière. L’entame déterminait le reste des ébats. Une fois lancé, je flanchais rarement. A son contact, j’avais appris la patience. Elle aussi. Je cherchais la meilleure formulation, elle savait que je la trouverais. Prompte à me reprocher en silence un mot plus haut que l’autre, j’avançais sur des oeufs. Comment faire des histoires sans faire de vagues ? La différence me sautait à la figure, elle admettait tout juste l’embryon d’une nuance.
L’instant de grâce touchait à sa fin. Ma respiration saccadée jusque là reprit un rythme normal. Je sentis arriver l’inspiration suivante, salvatrice. Un regard à gauche où reposait un stylo à la parure noire et argentée, un cadeau de mon frère, puis à droite sur le théâtre des opérations. Tout semblait en place. De son côté, elle me jaugeait consciente de l’imminence du moment fatidique qui mettrait à mal sa virginité. La page blanche dominicale tressaillit une dernière fois. Je m’emparai du sujet pour lui couper le verbe sous le pied. La magie s’estompait, il était l’heure d’y mettre un terme : le tout premier mot du poème.

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Deal d’île

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« Il s’arrime.
– Avec ?
– Des cordes…
– Des cordes ça rime pas avec « il » !
– Sur.
– Certain !
– Non, pas « sûr », sur !
– Je pige pas, ça rime à quoi ?
– A l’île, bon sang ! Il s’arrime à l’île. Ou sur si tu préfères !
– Du verbe arrimer ?
– Voilà !
– Tu pouvais pas le dire plus tôt ?
– Je me tue à te l’expliquer depuis le départ !
– Il s’accroche au quai ?
– Au ponton.
– OK.
– Non, au…
– Reprenons. Tu as bien débuté en me parlant d' »il » ?
– Non, de lui !
– C’est kif kif. Tu peux m’en raconter un peu plus ?
– Elle est sauvage.
– Elle ?
– L’île !
– Déserte ?
– Oui, il n’y a pas âme qui vive !
– Et lui alors ?
– Il vient de Lille.
– Tu te fous de moi.
– Pas le moins du monde !
– De l’île t’es sûr ? Son âme a survécu ?
– Il semblerait, pourquoi ?
– La vie sur l’île doit être mortelle pourtant, si je me fie à ton raisonnement !
– C’est pas le sujet !
– Tu me mènerais pas en bateau ?
– Tu vois un autre moyen de t’y rendre ?

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